dimanche 13 mai 2018

Objet d'amour de René de Ceccaty (réédition complétée)





Il serait bien que les auteurs et les éditeurs français cessent d'apposer sur les couvertures de leurs ouvrages le mot de roman lorsque ceux-ci n'en sont pas; ce qui est le cas, la plupart du temps; l'imagination n'étant pas le fort des plumitifs de l'hexagone. Je sais bien qu'il font cela parce que seul le mot roman ferait vendre. C'est du moins la fable qui se propage depuis des dizaines d'années dans les officines des éditeurs; mais à force d'être trompé sur la marchandise les lecteurs vont peut être finir par se détourner de ce label...
Pour faire simple en ce qui me concerne je dénie le droit de s'appeler roman tout ouvrage d'un écrivain qui n'invente pas au moins un personnage de fiction dans son livre. Alors certes René de Ceccaty a du anticiper ma critique puisqu'il a créé en tout et pour tout dans son roman qu'un seul personnage de fiction, un personnage féminin dans ce livre d'homme et le seul qui manque singulièrement d'épaisseur... 

Xavier Sigalon, autoportrait

Je ne considère pas comme oeuvre romanesque un écrit dans lequel l'auteur se contente de faire parler des personnages historiques et, ou de s'insinuer dans leur caboche. Non que ce type d'ouvrage soit inférieur au roman mais pour moi ce n'en est pas. Il serait temps de trouver un autre vocable pour ce genre d'ouvrages qui ces dernières années prolifèrent. On a bien inventé le terme d'auto-fiction...

Louis Léopold Robert, le suicide



Bonington Rouen (1825), Londres, Wallace Collection.

Avec « Objet d'amour » René Ceccaty pousse la supercherie très loin puisque son livre est une étude savante et passionnante en dépit de la lourdeur du style, sur un peintre oublié, Xavier Sigalon. Je n'avais jamais entendu parler de cet artiste pas plus que de ses compagnons. Vous mesurez à cet instant l'inculture de celui que vous lisez... D'autant que sur Sigalon se sont penché des écrivains aussi considérables que Taine, Dumas, Stendhal et surtout Balzac qui l'a pris comme modèle pour son personnage de Joseph Bridau dans la Rabouilleuse. A telle enseigne, qu'un instant, j'ai cru que ce Sigalon était un personnage fictif. Heureusement la prodigieuse toile m'a bien vite détrompé. Un des grands mérites du livre est de tirer de l'oubli et des ténèbres (du moins en ce qui me concerne) un grand nombre de peintres, souvent au destin tragique, comme ce Léopold Robert, suicidé, ou ces morts prématurés que furent Bonington, tuberculose, ou Dominique Papety, fauché à peine plus de trente ans par le choléra. L'ouvrage ressuscite une litanie de noms qu'entonne bien peu les trompettes de la renommée; ne serait-ce que pour cette raison ce livre est fort utile et se double d'une bonne action. 

Peintures de Dominique Papety. Femmes à la fontaine, Montpellier, musée Fabre.

Sur les 490 pages du volume, les annexes qui mêlent chronologies, sources, notes d'intention et documents divers qui ont été utiles à la rédaction du roman en occupe 170! On voit bien que l'on est plus devant une thèse que face à un roman. Le lecteur néanmoins ne se plaindra pas de ce que l'on pourrait considérer comme des bonus si on parlait d'un DVD tant ils sont riche et rare comme ce texte inédit de Stendhal sur la relation entre Michel-Ange et Tommasso.

Sigalon, la jeune courtisane


Or donc, le sujet de la thèse en serait Sigalon du moins au départ, mais à lire le résultat c'est comme si notre thésard avait dérivé de son point de départ pour dissoudre son histoire dans plusieurs de ses interrogations sur l'art et de son obsession de la relation qu'a entretenu Michel Ange avec Tommasso Cavalieri.
Tout commence en juillet 1833, lorsque Xavier Sigalon arrive à Rome pour copier « Le jugement dernier » de Michel Ange. Il est accompagné de collègues qui l'assisteront dans cette tâche colossale. Il y a Numa Boucoiran, François Souchon, Hyacinthe Besson, flanqué de sa bigote de mère et le jeune Armand Cassagne, le préféré du maitre. Cette commande vient de Thiers. C'est une chance pour Sigalon qui a connu un éphémère succès dans la mouvance du romantisme, mais qui est tombé en disgrâce depuis quelques années. Mais l'orgueilleux peintre considère cette tâche de copiste comme une déchéance. Il s'installe dans le Palais Cavalieri avec le plus jeune, l'enfant Cassagne qui n'a que 14 ans. Il est évident que Sigalon aimerait mettre dans son lit son jeune arpète, mais le peintre n'a pas conscience du désir qu'il éprouve pour l'adolescent. Dans ce palais Cavalieri a séjourné, juste avant lui, Stendhal qui a consacré une nouvelle à l'amour de Michel-Ange pour Tommaso Cavalieri, son assistant...

photo ancienne du portrait de Numa Boucoiran peint par Xavier Sigalon

Va-t-on découvrir dans ce livre que Stendhal croquait dans la brioche infernale? Mais bien vite, on déchante sur ce point, disons que l'illustre grenoblois aurait bien voulu mais qu'il n'a pas pu, protégé de cette tentation par sa laideur enfin c'est ce de Ceccaty lui fait dire, (curieux prétexte, comme si la mocheté avait empêché nombre de laiderons à passer à l'acte!). Ceccaty, qui me paraît un peu faux cul sur le sujet, dédouane très vite Stendhal et lui même par la même occasion des pratiques sexuelles hétérodoxes: << Les peintres sur les écrivains, avaient l'avantage de s'en tenir à ce que chacun, s'il ne le voit pas, pourrait du moins voir. Alors qu'on prête aux flamboiements d'un écrivain pour la beauté humaine , masculine ou féminine, des motivations d'ordre strictement individuel et sensuel, comme si la connaissance d'un éclat signifiait une attirance et la volonté d'une possession charnelle, d'un échange. Et, pis encore, un écrivain qui s'attarde sur l'attrait que fait naitre le corps d'un personnage sur un autre est soupçonné de partager le désir qu'éprouve et veut satisfaire celui qui regarde et attend.>>. Il en rajoute une couche dans ses notes qui sont aussi intéressantes que le corps du récit: << Stendhal contrairement à Balzac, n'était pas fasciné par les passions d'hommes entre eux. Mais il n'avait rien de puritain. Il connaissait l'humanité, ils connaissait la peinture, il connaissait les moeurs. Rien de ce qui était passionnel ne lui était étranger. Ils n'était pas ignorant des habitudes amoureuse des atelier d'artistes, très masculins, très clos.>>. C'est sans doute son amour de Rome, qu'il sait faire partager qui a fait que Ceccaty ait centré son livre sur Sigalon car l'atelier de David aurait été sans doute plus proche de la thématique des amours entre hommes.

autoportrait de Hyacinthe Besson après qu'il ait revêtu l'habit de moine

Cet « Objet d'amour » est très informatif sur le monde artistique du premier tiers du XIX ème siècle. Sur les contraintes qui pesaient alors sur les artistes. René de Ceccaty fait un intéressant parallèle, via un songe amer de son héros, entre celles-ci et celles qui accablaient les peintre de la Renaissance. Il s'interroge aussi sur la perception d'alors des oeuvres par le public, sur leur diffusion, via la gravure; le livre rappelle que nos aïeux ne connaissaient presque toujours les peintures que par le biais des gravures qu'elles avaient inspirées, et bien sûr en ignoraient les couleurs. Je me souviens qu'encore au début des années 1970 la plupart des reproductions que contenaient les catalogues des grandes expositions étaient encore en noir et blanc. L'auteur via son héros ne cesse de comparer les styles, les pratiques, les motivations des artistes à travers les époques: << Sigalon n'avait pris avec lui ni papier ni crayon. Il aurait pu croquer ces figures qui l'auraient inspiré pour les « sybilles » et les « prophètes ». Mais il n'avait pas ce tempérament. Géricault l'avait. Cadavres, gens des rues, corps bruts. Caravage l'avait eu. Pas Michel Ange. >>.
On apprend beaucoup de chose sur la peinture aussi bien dans sa mise en oeuvre que sur sa diffusion, mais que tout cela est lent et répétitif. On peut juger de la vélocité narrative de René de Ceccaty par le fait que Sigalon est face au « Jugement dernier » de Michel Ange qu'il doit copier qu'à la page 135! On croirait lire du Dominique Fernandez. On trouve chez Ceccaty ce même amour de l'Italie, cette même connaissance de la peinture, cette même liberté de jugement, parfois iconoclaste, devant les oeuvres d'art et malheureusement aussi cette même absence d'invention romanesque et cette même lourdeur de style que chez le vénérable académicien au triangle rose. Heureusement l'écriture se fait un peu plus alerte quand rentre en scène Stendhal dont le style dans ces passages a peut être heureusement contaminé celui de l'auteur. Le romancier du « rouge et le noir » est un personnage à part entière de l' « Objet d'amour ». Ceccaty le fait abondemment deviser. Malheureusement je ne suis pas assez stendhalien pour avoir un avis sur le traitement infligé par l'auteur au grand écrivain; à ma grande honte je n'ai lu de Stendhal que « Le rouge et le noir », qui est un livre qui m'a beaucoup marqué dans mon adolescence, et « La chartreuse de Parme »; je me promet depuis des années de lire ses « Voyages en Italie » et Lucien Leuwens mais je n'ai pas encore réussi à tenir ces promesses...

Armand Cassagne, promenade en forêt

Lorsqu'on lit, les annexes du roman, qui en sont sorte de making of, on est d'emblée surpris par le hiatus qui existe entre les personnages tels qu'on les a perçus et ceux que Ceccaty aurait voulu peindre. Par exemple dans son roman l'auteur nous présente Stendhal comme un égocentrique bavard sentencieux alors qu'il le décrit dans le captivant texte qu'il a intitulé « les sources » et qui sont beaucoup plus que ce que le titre laisse présager comme un homme généreux doublé d'un joyeux drille animateur des salons littéraires romains. Le même décalage existe pour Sigalon et Thiers dont le romancier fait un portrait qui réhabilite en quelques lignes l'homme politique et donne une image à la fois très différente de la triste réputation qui accable Thiers dans la vulgate historique et assez loin de satisfait et condescendant libidineux qui passe dans le roman. 

Athalie faisant massacrer tous les descendants du roi de Juda, Musée des beaux-arts de Nantes




études préparatoire pour Athalie faisant massacrer tous les descendants du roi de Juda,

Si l'on excepte les remarquables informations que fait passer l'auteur sur la vie intellectuelle et artistique du premier tiers du XIX ème siècle, la trame romanesque est tout de même bien ennuyeuse comme l'est le mélancolique Sigalon. Ceci en raison d'une part de la personnalité du héros avec lequel on ne parvient pas à tomber en sympathie et d'autre part par l'absence de progression romanesque de l'histoire que l'on lit. On comprend bien qu'à cause de la médiocrité humaine de Sigalon, petit à petit l'évocation de l'amour chaste, René de Ceccaty insiste beaucoup sur cette chasteté, de Michel ange pour Tommasso, envahisse et recouvre l'histoire du terne copiste. Celle-ci du point de vue romanesque n'est en fait qu'un leurre, leurre malheureusement pas suffisant pour capter l'amour de deux hommes au coeur de la Renaissance.
Dans sa forme, le livre est rédigé très classiquement à la troisième personne. Il est découpé en très courts chapitres, certains ne font que deux pages. Il est très heureusement illustré de petites vignettes, malheureusement en noir et blanc, représentant les tableaux dont il est question dans les dits chapitres.





le tableau de Sigalon installé dans la chapelle de l'Ecole des Beaux-Art


Détail du tableau de Sigalon



Un livre à lire, de préférence à Rome, plus pour se documenter sur la vie culturelle dans la première moitié du XIX ème siècle et la condition des peintres à cette époque que pour un plaisir romanesque.  

portrait d'un jeune avocat par Sigalon

 Meurtre sur l'escalier d'un palais


profil d'homme par Sigalon

Crucifixion par Sigalon

Saint-Jérôme par Sigalon

Locuste remettant à Narcisse le poison destiné à Britannicus en fait l'essai sur un jeune esclave
 gravure d'après le tableau du Musée de Nimes (1824)


étude de Locuste remettant à Narcisse le poison destiné à Britannicus en fait l'essai sur un jeune esclave


commentaires lors de la première édition du billet:

  1. Je ne connaissais Sigalon que de nom, avant de me souvenir de l’étonnante copie du Michel Ange à la chapelle des Beaux-Arts de Paris ( que vous venez de nous rappeler) et de cet autoportrait du musée Fabre de Montpellier : https://www.facebook.com/MuseeFabreMontpellier/photos/pcb.992761704142803/992761640809476/?type=3&theater
    Comme toujours, vous nous donnez "finalement" envie de lire le livre que vous critiquez . Et j’aimerais en particulier savoir si ce livre donnerait une réponse à la petite énigme que j’évoquais dans votre billet précédent : comment Sigalon a-t-il pu peindre un des personnages du Jugement Dernier dans son été initial, alors qu’il avait été si radicalement modifié depuis. Autres chose qui m’intrigue : le jugement négatif que vous portez sur le style de Ceccatty . Les extraits que vous citez hélas vous donnent raison . Mais j’avais beaucoup aimé sa traduction d’un récit autobiographique très poétique de Pasolini . Sa qualité de style venait peut-être largement de l’auteur, et non du traducteur ... Sinon, je me souviens du jugement très élogieux d’Edmund White dans "Mes vies", sur l’écriture de Ceccatty . Alors même qu’il mettait en doute celle de Gilles Barbedette son propre traducteur ...il félicitait Barbedette d’avoir choisi pour raconter sa fin prématurée ( du sida ) le véritable écrivain qu’est Ceccaty . Ce sera "L’accompagnement", que je voulais lire - avec d’autres livres de Ceccatty - et n’ai toujours pas lu, .
    Stendhal par contre, je le connais assez bien : les 3 grands romans + La vie d’Henry Brulard : une autobiographie très étonnante que j’aime beaucoup, étonnante par sa précision avec partout des croquis dessinés, et par son style presque expérimental . Il y a aussi le 1er roman de Stendhal " Armance" qui est extraordinaire, et qui m’a marquée quand je l’ai lu adolescente . Gide le considérait comme le plus beau des Stendhal, et pour cause : ce curieux roman sous couvert de nous présenter un héros au lourd secret qui serait l’impuissance, nous parle en fait très probablement d’homosexualité . Peut-être Stendhal était-il concerné directement ? Pour Ceccatty en tous cas cela ne fait pas de doute bien sûr, et donc je ne comprends pas que vous disiez quelque part, qu’il se "dédouane des pratiques sexuelles hétérodoxes" . 
    RépondreSupprimer
  2. Depuis ce billet j'ai lu un autre livre de Ceccatty bien pire que celui-ci qui pourtant raconte une histoire extraordinaire, la tentative d'évangélisation du Japon qui se termina par le massacre des chrétiens locaux. Il réussit à rendre cette épopée mystique mortellement ennuyeuse. Je n'ai pas lu L'accompagnement le thème y étant pour beaucoup. J'ai remarqué par ailleurs qu'Edmund White avait l'éloge facile. La vie des peintres à Rome (un siècle avant Sigalon) est racontée d'une manière autrement plus vivante dans le catalogue de l'exposition de Valentin de Boulogne. Le livre ne donne pas de réponses évidente à la question que vous posez sinon que Sigalon s'inspire aussi des dessins de Michel Ange et des copies partielles qui ont été faites du "Jugement dernier".
    J'ai moins lu Stendhal que vous mais adolescent j'avais été enthousiasmé par "Le rouge et le noir".

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire