mardi 19 juin 2018

A moi seul bien des personnages de John Irving (réédition corrigée)


Le narrateur, âgé d'environ soixante dix ans, écrivain semble-t-il arrivé, revient sur ses années d'adolescence, même si nous le verrons à d'autres époques de sa vie. Nous faisons connaissance de ce Bill aux alentours de sa douzième année, mais c'est surtout ses années de lycée qu'il se remémore.
Adolescent Bill est troublé par le fait que ses « béguins » soient hétérodoxes. Il ressent un attrait sexuel pour son beau-père âgé seulement de treize ans de plus que lui et concomitamment pour les femmes mures arborant de petits seins. Il s'entiche également de Jacques Kittredge, un de ses camarades, champion de lutte du lycée, sport que l'on pratique depuis des lustres dans cet établissement du Vermont.
L'autre grande préoccupation du garçon est la troupe de théâtre amateur de la ville dans lequel il joue ainsi que toute sa famille. En particulier son grand père qui en est le mécène et surtout l'interprète des grands rôles... féminins! Cette activité permet à Irving quelques digressions, parfois drolatiques, sur le théâtre de Shakespeare, d'Ibsen d'Agatha Christie ou de Tennessee William.
Le jeune Bill fréquente beaucoup la bibliothèque municipale où la sculpturale miss Frost va initier le garçon à la littérature, lui faisant lire par exemple Dickens puis plus tard « La chambre de Giovanni » de James Baldwin, mais elle lui fera connaitre bien d'autres choses.
Cela m'a fait plaisir de connaître Bill voilà bien que longtemps que je n'avais pas rencontré (la lecture de romans n'est elle pas la meilleure agora des rencontres?), un garçon dont la vie est changée par la lecture de livres, d'abord par celui de Baldwin, déjà cité, puis par « madame Bovary » qui dégoûtera à jamais notre héros de la monogamie! C'est comme cela que l'on devient bisexuel. Il est probable que Flaubert n'ait pas subodoré cette influence de son roman sur certains de ses jeunes lecteurs. Grand moment que la scène où Tom, l'éphémère jeune ami avec lequel à 18 ans Bill est parti faire son tour d'Europe, vomit dans le bidet de leur chambre d'hôtel en France, à la lecture de madame Bovary que lui fait son ami...
L'autre particularité de Bill qui me le rend sympathique, c'est qu'il n'aime pas sa mère. Il n'y a pas assez dans la littérature de héros qui n'aiment pas leur mère... Les femmes n’ont pas majoritairement le beau rôle, mis à part le bienfaisant personnage d’Elaine, l’amie chère de toute la vie de Billy, ou de Mrs Hadley la mère de cette dernière.
La narration de l'existence de Billy est le prétexte à peindre l'évolution des rapports de l'Amérique avec la sexualité et en particulier avec l'homosexualité.
Cette histoire est plus une saga familiale que celle de Bill, narrateur assez fade, ou plutôt qui force un peu trop sur une humilité que l'on a peine à ne croire pas calculée. La mode serait elle aux héros surdoués qui dissimulent leurs talents, tels ceux de Murakami? C'est sa famille et les extravagants qui tournent autour de lui qui sont les véritables vedettes du roman. Cette accumulation de personnages hauts en couleurs est plaisante mais nuit un peu à la crédibilité de cette histoire où le transsexualisme semble la règle dans l'état du Vermont. "A moi seul bien des personnages" met en scène plusieurs transsexuels, d'âges différents, opéré(e)s ou pas, qui vivent leur "spécificité sexuelle" chacun à leur manière, selon leur histoire mais aussi l'époque dans laquelle ils vivent. Là va en réalité la préférence de notre Bill. Pour n'avoir eu malheureusement qu'une expérience en la matière, ce n'est pas moi qui dirait le contraire.
Le roman écrit à la première personne d'une écriture assez plate. Ce qui ne l'empêche pas de recéler quelques maximes d'une grande justesse comme: << Il y a toujours beaucoup à apprendre auprès d’un amant, mais, en général, on garde ses amis plus longtemps, et c’est auprès d’eux qu’on s’instruit le plus.>> ou encore: << Avec l'âge, la vie devient une longue suite d'épilogues>>. Le roman recèle également de fines remarques psychologiques telle celle-ci à propos de Tom: << Il était manipulateur et possessif, mais uniquement parce qu'il voulait que je sois l'amour de sa vie, qu'il croyait pouvoir trouver du premier coup au marché amoureux de l'été.>>. « A moi seul tant de personnage »est d'une lecture extrêmement facile. Le livre est traduit par Josée Kamoun et Olivier Grenot.
Je crois que comme au cinéma, on devrait parler de montage à propos de l'art romanesque. C'est à dire comment sont collées, sont agencées les scènes qui composent un récit. A cette aune, Proust me parait le maitre, mais Irving dans le présent roman a aussi une belle maestria. 
Si le titre français est très beau (tiré d'une réplique du Richard II de Shakespeare), il est assez trompeur, tout comme le titre anglais d'ailleurs; on pourrait croire que Bill a beaucoup changer au cours de sa vie, qu'il a revêtu plusieurs masques au long de son existence, en réalité, il n'en est rien. Très vite il a su qu'il aimerait sexuellement les hommes et les femmes avec une prédilection pour les transsexuels et n'a jamais dérogé de ses premiers gouts. De même sa vocation d'écrivain s'est imposée rapidement à lui.
Comme tous les romans écrits à la première personne, le lecteur se demande quelle part d'autobiographie, il comporte; d'autant que Bill est né la même année qu'Irving, que comme son créateur il a été élevé par sa mère et son beau-père sur un campus sans savoir qui était son père... En 2006, dans un article au New York Times, Irving a confessé deux événements de sa vie qu’il avait gardés secrets jusqu’alors et qui l'avait beaucoup marqués: d'une part la réapparition de son père biologique dans sa vie, et d'autre part, l’abus sexuel qu’il a vécu à 11 ans par une femme plus âgée. Episodes qui affleurent dans ce livre. On sait que tout comme le Billy de son roman, Irving agrandi dans les coulisses d’un théâtre d'une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, et comme Billy il a aussi pratiqué la lutte. Peut être qu'il a du faire face à un tourmenteur ressemblant au déplaisant Jacques Kittredge qui obsédera Billy toute sa vie. « A moi seul bien des personnages » n'est néanmoins pas complètement une auto fiction car si Bill n'a pas d'enfant, Irving lui, a trois fils dont un homosexuel... Mais plus qu'à son créateur Billy fait surtout penser à Edmund White et en particulier à son livre "Mes vies" (que je préfère à cet opus d'Irving), notamment pour la scène, qui est pour moi l'acmé du livre, de la description presque insoutenable de la mort du sida d'un ami de Bill. A la sortie de l'éprouvante lecture de ce passage j'ai eu le sentiment que l'Amérique se souvenait plus de ses enfants morts du sida que de ceux tués au Viet-Nam; peut être parce que ces derniers sont morts au loin...
Après les pages poignantes sur les années sida (il est dommage qu'Irving n'ait pas arrêté son récit sur ces chapitres. A ce sujet il faut prévenir que certaine pages sont très dures en particulier pour les survivants de la pandémie. Je n'ai jamais lu une description de l'agonie d'une telle force.), la tension dramatique baisse considérablement car Irving tient absolument dans les derniers chapitres, à partir de celui intitulé « Une longue suite d'épilogues » à nous dévoiler ce que sont devenus tous les personnages que l'on a croisés, même fugitivement dans son roman. Non seulement c'est souvent ennuyeux et convenu mais il me semble qu'un professionnel de cette envergure devrait savoir qu'il faut laisser au lecteur une part de mystère sur la destinée de certains protagonistes d'un roman, pour que ceux-ci vivent encore plus dans l'imagination du lecteur après qu'il ait refermé le livre. Même si souvent on aimerait bien savoir, en tous les cas c'est ce que je voudrais, connaître la suite des vies des êtres de papier que l'on a côtoyés...
« A moi seul bien des personnages » est un manifeste sous la forme d'un roman, sexuellement explicite (cru mais jamais vulgaire), parfois truculent et souvent émouvant, pour la liberté sexuelle. Il y a du « Corydon » dans ce pavé.

1 commentaire:

  1. Votre réédition m’intéresse d’autant plus qu’elle m’avait déjà donné l’envie de lire John Irving ... je regrette de ne l’avoir toujours pas fait, c’est un excellent rappel ! Et j’aime toujours autant votre dernière phrase : "Il y a du Corydon dans ce pavé".
    J’ai retrouvé mon précédent commentaire . J’y signalais un documentaire sur Irving que je venais alors de voir sur Arte, et qui est toujours sur youtube, en trois parties :
    www.youtube.com/watch?v=_j5mTfUdMKY
    www.youtube.com/watch?v=ANqnmFNmHMs
    www.youtube.com/watch?v=-L_HqK0lWOc
    Quelle part d'autobiographie ? Irving tente justement de répondre à cette question dans ce film .
    Il nous accueille dans une superbe maison de bois isolée au bord d'un lac, avec une salle de sport privée, un chien, une charmante épouse ... et nous expose en détail ses techniques d'écriture et ses méthodes de travail : beaucoup d'enquêtes approfondies sur le terrain, dans tous les milieux et tous les pays, puis écriture et réécriture avec des écarts dont s'étonnent les personnes qui savent être ses modèles . On le suit en conférences de promotion de ses livres à l'étranger, et spécialement pour ce livre-ci . Il revient finalement sur les éléments biographiques récurrents que vous citez, mais affirme aussi avec force regretter « la manière simpliste de tout ramener à l'autobiographie ».

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