lundi 18 juin 2018

Une veuve de papier de John Irving





En lisant « Une veuve de papier » de John Irving, on a l'impression de lire trois romans (et même plus, si l'on tient compte des romans dans le roman) qui n'ont comme seul point commun leurs personnages, et encore, romans qui pourraient être écrit par au moins deux auteurs différents. Le livres est d'ailleurs divisé en trois parties. La première est titrée « Eté 1958 ». Elle nous mène jusqu'à la page 205; c'est un assez classique roman d'initiation tandis que la seconde, Automne 1990, qui compte presque 300 pages pourrait être sous titré: parcours et affres d'un jeune écrivain à succès entre la Nouvelle Angleterre et Amsterdam. La troisième d'une centaine de pages qui termine le livre est une sorte de roman policier atypique.
Intéressons nous donc d'abord à la première partie qui est de loin la meilleure et pourrait être un très bon roman en soi. A l'été 1958, Eddy un joli garçon de 16 ans décroche son premier emploi. Il est le fils d'un professeur de l'université d'Exeter. Eddy est envoyé dans les Hampton pour servir d'assistant à Ted, un ancien élève d'Exeter qui est devenu un auteur célèbre de livres pour enfants. Ce dernier, don Juan balnéaire, est en passe de se séparer de sa femme, Marion peut être la plus belle femme du monde mais certainement la plus triste. Elle a parsemé leur maison d'un grand nombre de photos de ses fils qu'elle adorait et qui sont mort quelques années plus tôt dans un accident de voiture. Ted et Marion pour tenter de se distraire de leur chagrin ont eu, en 1954, une fille Ruth que Marion s'interdit d'aimer... Marion avant de quitter Ted sort de sa douleur que pendant cet été 1958, pour faire soixante fois l'amour avec Eddie, qui a l'âge de son fils ainé quand elle l'a perdus...
Trente deux ans plus tard, nous retrouvons Ruth et Eddy tout deux devenus écrivains mais alors que la petite fille d'hier s'est muée en une romancière à succès estimée de ses pairs, Eddy est un romancier enseignant dont les romans n'ont qu'une audience confidentielle... Après un saut de trois ans qui nous mène en 1995, le livre se termine d'une façon aussi heureuse qu'inattendue.
Si le ton d' »Une veuve de papier » est résolument enjoué et souvent coquin, la description de l'accident dont sont victimes les deux garçons de Marion est particulièrement traumatisante.
Ici, Irving tombe dans un défaut récurrent chez bien des romanciers américains, je faisais le même reproche, il y a peu à « 4, 3, 2, 1 » de Paul Auster, celui d'informer le lecteur d'évènements qui auront lieu dans le futur; ce qui rompt le présent de la narration. Le romancier moderne, s'il veut que le lecteur adhère à son histoire, ne devrait pas montrer qu'il en sait plus que son lecteur. Irving renforce encore la néfaste visibilité qu'il est le démiurge de ses personnages en adoptant la pratique surannée de doter chaque chapitre d'un titre par trop explicite.
Autre parallèle que l'on peut faire entre « Une veuve de papier » et « 4,3,2,1, » celle de la présence peu convaincante, surtout dans la première partie du roman dans le roman. On a peine à croire qu'avec ses contes étiques passablement morbides, Ted puisse connaître un succès tel, dans le domaine de la littérature pour enfants, qu'il lui permette de vivre plus que confortablement. De même qu'à la lecture du premier chapitre du quatrième roman de Ruth, qui nous est donné à lire intégralement, on parvient difficilement à croire que la jeune femme soit une romancière à la notoriété internationale. Ruth adulte a néanmoins acquis toute ma sympathie quand à la page 264, on apprend qu'un de ses auteurs de prédilection est Graham Greene. On a le sentiment que tout ces extraits des livres de ses personnages permettent à John Irving, conteur extraordinaire de déverser son trop plein d'imagination car le roman qu'il est en train d'écrire ne suffisant pas à étancher sa soif d'inventions romanesques.
« Une veuve de papier » est aussi un roman sur le métier de romancier, parfois cela sent un peu « la boutique ». Ted, Marion, Eddie et Ruth sont ou seront tous romanciers. Indirectement Irving fait une apologie du roman d'imagination car alors que Marion et Eddie ne font que recycler les traumatismes de leurs vie, seule Ruth qui invente des personnage et des situations extérieure à son existence connait le succès. On retrouve dans « Une veuve de papier » des thèmes chers a John Irving tel que le deuil, la prostitution, et les relations entre jeune homme et femmes mures.
Au premier abord la couverture du volume surprend. Elle représente un crochet. C'est un parmi tous ceux laissés sur le mur après le départ de Marion du domicile conjugal. Elle a emporté toutes les photos des garçons. La photographie est un personnage du roman, au moins dans la première partie. Les adolescents disparus sont maintenus présents par les innombrables photos d'eux qui ornent les murs de la maison de Sagaponack. Autour des clichés s'élabore une complexe et raffinée mythologie familiale. << Ruth était élevée dans la présence écrasante de ses frères morts, mais aussi dans l'importance sans égale de leur absence.>> (p. 90) Ruth à quatre ans connaît tout de l'histoire de ses frères et fait des photographies des éléments du quotidien. La photographie est ainsi un véritable personnage du roman. Le départ de Marion qui ne laisse que des crochets auxquels il est impossible de se retenir crée un vide que ne comblera que l'écriture...
Avec ses histoires dans l'histoire, sa foule de personnages dont pour certains on regrette qu'ils passent si vite, ses longueurs et ses brusques accélérations, son hétérogénéité, on se demande si le livre est mal construit ou si l'on a pas réussi à appréhender toute la sophistication se l'architecture du roman. Je pencherais pour la seconde hypothèse.
On rit souvent dans ce roman qui est pourtant plus une tragédie qu'une comédie et l'on est quelque fois ému. Emouvoir le lecteur est le propre des grands écrivains. John Irving en est un même si « Une veuve de papier » n'est pas son meilleur livre. Mais il se termine bien, alors comment le juger sereinement tant on a pas l'habitude de lire des livres aux fins heureuses.

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