lundi 31 juillet 2017

Je me souviens de Michel Boujut


Il y a des voix que vous entendez dès que le nom de son possesseur est évoqué ou lorsque votre mémoire le convoque. Il en est ainsi de Michel Boujut dont la probité en matière de cinéma (et pas seulement de cinéma) manque. A propos de l'émission Cinéma, cinéma (que l'on peut trouver en dvd) dont il était un des créateur, il s'était livré au jeu du "je me souviens" à la façon de Perec.
Je me souviens, façon Pérec :

1. De Charlotte Gainsbourg que j’avais été chercher en voiture chez maman Jane et que j’avais essayé d’ « apprivoiser », tant alors (elle avait 16 ans et un tout petit filet de voix) l’intimidait et la paralysait de devoir s’exprimer à la première personne devant une caméra. Installée dans le compartiment d’un train à quai, gare du Nord, elle s’était confiée comme une adolescente de roman anglais : à pattes d’oiseau.





2. Je me souviens des flics du commissariat parisien de la place Maubert que nous avions interrogé avec Michel Pamart sur leurs goûts cinématographiques. Surprenant éventail qui allait de Charles Bronson à Jean Eustache, et de Stallone à Fellini. En général, ils n’aimaient pas trop les films policiers.



3. Je me souviens de Juliette Binoche (période Mauvais sang) dans une grande pièce vide, et des gélatines bleues aux fenêtres. Je posais mes questions, elle ne répondait à aucune d’entre elles. Je ramais, elle me regardait avec un petit air ironique. Après avoir pensé à tout jeter, on en avait gardé 3 minutes sous le titre : « les silences de Juliette » et le sous-titre : interview-catastrophe.



4. Je me souviens d’un déjeuner avec Orson Welles au Fouquet’s face à un bataillon de critiques. Encadré par nos consoeurs France Roche et Yvonne Baby, il répondait avec bonne humeur, une lumière enfantine dans l’œil et son rire d’ogre bienveillant. Ce jour-là, Jupiter était notre cousin.





5. Je me souviens de Robert De Niro en promo qui n’avait pas grand chose à nous dire. Aussi, Claude Ventura avait-il eu l’idée de plans de coupe, filmés après coup, où un chien hargneux mordillait le bas du pantalon du grand Bob. Ce qui transformait une interview banale en une saynette burlesque.





6. Je me souviens de la veuve du métallurgiste Lamberto Maggiorani (l’acteur du « Voleur de bicyclette ») racontant chez elle à Rome que ce film avait fait à la fois le bonheur et le malheur de son pauvre mari défunt. Qu’après, il n’avait plus rien tourné d’autre, malgré les promesses de Vittorio de Sica. C’était bouleversant et cela demeure comme l’un des plus beaux moments de l’émission. Le réalisateur était Gérard Follin aujourd’hui disparu.



7. Je me souviens de la « lettre » que nous avait envoyé Alain Cavalier au moment où il préparait sa « Thérèse », sans savoir s’il parviendrait un jour à ses fins. Cela sonnait comme une préface à un film encore dans les limbes et annonçait très clairement ses œuvres à venir jusqu’au sublime Irène. Déjà, il y parlait et filmait en même temps.





8. Je me souviens de Jean-Luc Godard à Rolle qui nous avait fait une démonstration magistrale (et pas du tout prévue) sur l’utilisation du ralenti dans les films. Opposant le procédé dans Full Metal Jacket de Kubrick et dans un documentaire cubain de Santiago Alvarez. Chez le premier, tout était faux, politiquement et cinématographiquement. Chez le second, tout était juste… En arrivant chez JLG, c’était l’hiver, il nous avait enjoint d’utiliser les patins en feutre préparés à cet effet.



9. Je me souviens de Jane Russell interviewée chez elle à qui Philippe Garnier avait demandé (Ventura lui ayant soufflé la question à l’oreille) pourquoi la marque de soutif Playtex avait fait appel à elle pour faire sa pub. Et qui avait répondu assez interloquée dans un grand hennissement : « Are you kidding ? »





10. Je me souviens de Serge Gainsbourg dont la « lettre de cinéaste » en 1982 commençait par un plan de la façade de l’église de la Trinité. Commentaire off : « Ma mère était une sainte… » Chaque fois que je passe dans le quartier, j’entends la phrase dite par Serge.




Je n’oublie pas pour autant Patrick Modiano dans la supérette de la rue de Sèvres qui a remplacé le cinéma Pax de son enfance, ni Louise Brooks au Jacumba Hotel, ni Cassavetes, ni Capra, ni Kaurismäki, ni Sue Lyon. Aucun de ceux et celles qui ont forgé notre imaginaire. Cinéma Cinémas avait beaucoup à voir avec l’imaginaire.

Michel Boujut

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