mardi 31 octobre 2017

Mathieu Picollet



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LE PROMENEUR DE TOKYO


Le corollaire du sens aiguisé de la finitude des quartiers de prédilection est le pantouflage local. On se crée des habitudes, et par là même s'émousse la curiosité, l'envie d'aller voir plus loin, voire même plus haut dans les étages, voire davantage, découvrir un quartier inconnu, comme ces choses tant tentantes vues l'autre jour des fenêtres du wagon d'une ligne exceptionnellement empruntée qui coule d'abord vers le sud, puis vers le sud-ouest vers Yokohama, choses qui se résument à des temples dont les toitures suggèrent des dimensions sérieuses, et des ruelles en pentes au nombre incalculable sur une succession de collines.
Le magazine bobo culturel Tokyo-jin, "gens de Tokyo", avait publié le mois passé un numéro spécial sur l'université Seikei au nord vaguement est de Kichijoji. K. avait réagi illico et amusée, traitant avec mépris cet opuscule déjà vendu d'occasion de simple publicité pour une université secondaire prétendant avoir été nourrie de sa proximité pourtant distante, non pas en terme de métrage, mais dans sa nature à être hors du champ de conscience topographique, pour qui le terrain prime sur le contenu marchand des lieux, Kichijoji étant à ce titre un lieu rêvé pour marcher le nez en l'air.
Kichijoji est par excellence l'exemple suprême d'un quartier aux finitudes claires, malgré la transition vers l'ouest portée par la mignardisation progressive de rues orientées est-ouest, c'est-à-dire cette enfilade de boutiques thématisées, au design et à la patine faux-vieux exotique, si tant est que l'exotisme d'une patine européenne usée à dessein et achevée la veille ait encore un sens.  Il s'agit au niveau du design intérieur et de fronton de l'équivalent du processus de vieillissement avant livraison d'un jeans.
Ce processus de métastase de l'activité marchande gagne soit par le remplacement de l'ancien bâtit par du nouveau, soit par l'exploitation de plus rares rez de chaussés de bâtisses anciennes qui sont des rêves pour qui veut diffuser un effet leurre de tradition. Ces boutiques sont caractérisées par la présence massive de jolies choses essentiellement inutiles, made in Chine ou contrée-usines de l'Europe de l'est - une boutique de papiers de Florence, une autre ambiance British.
Elles offrent massivement aux passants nonchalants jouant les riverains l'occasion de se mettre en scène d'abord. La scène elle se déroule dans des rues autrefois endormies, sans doute bordées de parcelles de terrains maraîchers il y a une cinquantaine d'années. Peut-être avaient-elles perdu en cours de route les commerces conférant un cachet d'autrefoisque sont, ou étaient, le marchand de riz, le marchand de poisson, le marchand de futon. Tout ce qui faisait l'essentiel du voisinage est essentiellement absent, remisé plus loin, hormis une boutique de riz tendance ou de multiples variétés sont présentées dans des sacs de papier fort, brun, comme un rêve d'épicerie italienne, emballage dont la rareté a été mise en scène pour enjôler l'envie bobo-éco de traces de pérennité d'un autre temps au présent éternel.
"L'Agence japonaise de l'énergie atomique (JAEA) et l'Agence nippone d'exploration spatiale (Jaxa) ont annoncé mardi un projet de développement conjoint d'un avion sans pilote pour effectuer des mesures de radioactivité dans l'environnement." ... plutôt que d'acheter des solutions déjà existantes. Mais certes, il n'y a pas urgence.
C'est G. l'autre jour qui m'a justement invité à Daikanyama, me promettant merveilles dans son sens de confort marchand qui lui fait ignorer tous les lieux de Tokyo fourbis de traces d'histoire. Béton, blancheurs, légèreté, vastes vitrines, le tryptique du moment pour aménager le vide laissé par ce qui était semble-t-il une sorte de base ou de baraquement en ville de l'armée américaine. Et c'est cette anecdote qui perdura en fond durant tout le temps passé ensemble, lui m'offrant une visite guidée enthousiaste comme à son habitude des lieux, de la boutique "culturelle" Tsutaya "pour adultes" où  l'usage de caisses automatiques vous est proposé par des employés aux caisses assistées qui savent peut-être que leur temps est compté, que la redondance et l'obsolescence sont de leur côté.
Sa dextérité, comme si le maître des lieux, à parcourir l'espace somme toute limité où les bordures suggèrent encore un coin pas si passé de province somnolente, est remarquable, tout autant que la capacité en quelques visites de devenir reconnaissable par tous les employés qu'il salue chaleureusement un par un, et avec réciprocité. C'est un grand tourbillon que d'être avec lui et observer ses émerveillements pour l'acte et la chose diteconsommation. Mais humour taquin à part, il montre dans son plaisir à parcourir ainsi la ville, sa version n'étant pas la mienne, l'attitude qui sied à qui veut embrasser l'espace avec l'émotion d'un converti prosélyte, celle qui se traduit par une démarche de propriétaire capable d'en faire la visite jusque dans les moindres recoins, et n'être jamais désorienté, ou en tout cas le prétendre, un chanoine dans son élise aimée.
La note pour un blanc de poulet pané avec purée - dont je pus vérifier quelques jours plus tard, repassant avec un malaise amusé, mais certain dans un quartier où les mamans-poussettes croisent d'autres poussettes à chiens, que cette garniture est donc le standard systématisé du restaurant en vu - s'explique par la variété et la richesse de l'ameublement, des chandeliers qu'il faut croire être issus d'une tradition de contrée du côté des Carpates, chandeliers dont G. me donna avec l'intention que je m'en pâme le prix à la pièce, ma surprise appropriée à son attente de mon ébahissement étant moins liée au chiffre annoncé qu'au mystère de savoir par quelle circonstance et dans quel maelstrom de conversations en mode surf lors d'une réception qu'il organisa - ou à laquelle il fut invité ici - ce chiffre apparu fièrement de la bouche d'un convive, ou peut-être même, mais j'en doute de l'architecte des lieux qui le lui confia, et qui fait parti, semble-t-il, de son réseau.
Nulle part ailleurs aurais-je vu ainsi assis à un comptoir une baie vitrée panoramique conçue certainement en pleine conscience de la vue sur laquelle elle donne, une sorte d'écran rectangulaire où des gens nécessairement jeunes passent avec une conscience forte d'être vus de l'intérieur sur une sorte de catwalk, certains peut-être même employés à faire spectacle, pour constituer ainsi une vision vivante de magazine de mode, et conférer aux mangeurs en intérieur qui, à condition qu'ils regardent les alentours, deviennent à la fois spectateurs et acteurs d'un publireportage dénué de voix off.
C'est donc après cette très longue phrase que je m'exfiltrai de ce quartier à travers des circonvolutions complexes, mais heureusement en pente descendante jusqu'à la station donc les portiques composteurs sont d'un rose comique et décalé en regard de la prétention de la colline maintenant derrière soi. La preuve du malaise suscité d'avoir été à Daikanyama apparût dans toute sa clarté, avec le réconfort en perspective montante d'aller se laver les esprits quelques dizaines de minutes plus tard en sortant avec un soupir à la station Jimbocho, sortie A7. Tout de suite à main gauche puis en sens inverse dans la ruelle où il faut disparaître.
C'est l'autre jour aussi avec un autre G. que je trouvai que le temps passait et avait franchi une sorte de borne importante, une frontière de non-retour, quand il m'annonça comme une anecdote avoir assuré un stage pour sa progéniture à l'ambassade, réduisant ainsi à néant toute cette pose légèrement frondeuse orientée vers une supposée opposition politique molle, un peu contestataire de l'ordre établi du microcosme, mais en permanence au sein de sa dynamique, cet ordre établi se posant comme unique, mais n'étant qu'un, totémique certes,  parmi d'autres possibles.
C'était donc cela. Mais certes, dans les mêmes circonstances, aurais-je refusé ces coups de pouce, ces entregents pour assurer au moins momentanément à sa propre progéniture une pseudoexpérience professionnelle, avec l'espoir de lui éviter les inconvénients possibles de l'avenir. On leur souhaite des expériences, on les souhaite vite casés. Je n'insistai pas sur ce sujet même si son écho languit encore.
Pour revenir à Kichijoji, l'excroissance longiligne actuelle s'achève somme toute de manière franche, même si les promeneurs poseurs ont tendance à s'effilocher plutôt avant pour revenir sur leurs pas. On aperçoit d'ailleurs dans la distance en regardant vers l'est la foule compacte des promeneurs sous la galerie marchande qui pour la plupart ne poussent pas plus loin de là. La foule cherche la foule.
Plus loin de là est le domaine de l'espace résidentiel, dont de nombreuses maisons valent vraiment l'observation discrète, cet exercice anodin étant assez mal vu dans le silence qui domine les rues somnolentes.

Pour retrouver Tokyo sur le blog:  Le jardin national Shinjuku-Gyoen, Tokyo, Japon ,  Le chat qui venait du ciel d'Hiraide Takashi ,  art de rue et garçons à Tokyo ,  un soir à Ginza ,  une promenade à Tokyo ,  Les délices de Tokyo , un film de Nomi Kawase ,  métro japonais et métro français, une esquisse de comparaison ,  Quelques suggestions de menus pour un séjour à Tokyo ,  Musée National d'Art Occidental de Tokyo ,  Tokyo Paris, collection Ishibashi au Musée de l'Orangerie ,  Et Fuji A propos de l'hôtel , A  propos d' Akihabara ,  En attendant l'avion à Tokyo ,  un samedi soir à Shinjuku ,  une après midi à Asakusa ,  promenade dans le quartier Yanaka et ses alentours (1) ,  en traversant le cimetière de Yanaka à Tokyo ,  Asakusa, Tokyo, Japon, Les fresques de Mark Beard dans le magasin Abercrombie & Fitch à TokyoTentative d'épuisement photographique de la Tokyo Tower depuis ma chambre d'hôtelLes chats du cimetière de Yanaka, à TokyoOdaiba, une presque ile dans la baie de Tokyoune promenade dans Tokyo en avril 2011Takeshita dori, la rue la plus animée de TokyoLe jardin national Shinjuku-Gyoen, Tokyo, Japonun soir à Shibuya, Tokyo, JaponLe sanctuaire de Yasukuni-jinja, Tokyo, JaponLe bureau de Goebbels à Okaihabara, Tokyo, JaponTokyo, la nuitAsakusa, Tokyo, JaponLes fresques de Mark Beard dans le magasin Abercrombie & Fitch à TokyoUN SOIR À SHIBUYA, TOKYO, JAPONMINETS ET MINOUS DANS LE PARC HIBIYA DE TOKYOTakeshita street, Tokyo, un dimanche après midi d'automneLE PROMENEUR DE TOKYO

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski de Romain Slocombe




A cause de l'inspecteur Sadorski, j'ai dérogé à une de mes règles: celle qui est de ne pas lire un roman dont je ne voudrais pas inviter pour un thé, les personnages principaux; n'étant guère regardant quant au pédigrée de mes relations, cela fait tout de même un large panel pouvant être admis à mon sacro-saint thé de cinq heure. Mais Sadorski, même en étant large d'esprit, n'est vraiment pas fréquentable. Même, si malgré ses opinions et son horizon bornés, ce quadragénaire n'a que deux buts dans la vie. Purifier la France et être bien noté par ses supérieurs. Ce n'est pas un imbécile. Soignant son réseau d'informateurs, Sadorski a toujours les sens en éveil. Pour qui ne l'aurait pas déjà croisé dans « L'affaire Léon Sadorski nous retrouvons le sinistre Léon le 8 juin 1942 le même jour où nous l'avions quitté (voir L'affaire Léon Sadorski). Il est donc toujours inspecteur chef de brigade de voie publique à la 3ème section de la direction générale des Renseignements généraux et des Jeux et un de ses plus grands plaisir est d'arrêter les juifs. Il est tout à fait en symbiose avec les occupants nazis, Léon étant un furieux antisémite et antibolchéviste. Toutefois l'inspecteur a une faille dans sa cuirasse obtuse: son antisémitisme fléchi considérablement lorsqu'il s'agit de très jeunes filles girondes. Le brutal inspecteur va ainsi s'amouracher de sa jeune voisine juive allant jusqu'à la protéger... En même temps que cette passion doublement interdite en raison de la race et de l'âge de l'objet de sa concupiscence, Sadorski est chargé de deux enquêtes. La première concerne une bombe qui a explosé devant le Palais de justice, dans un café fréquenté par les Brigades spéciales et qui a fait deux morts et de nombreux blessés. La seconde part du cadavre d'une inconnue découvert dans un petit bois non loin de Paris. Cette dernière affaire révèle les sanglants règlements de comptes au sein du Parti Communiste.
Ce dernier pan du livre m'a amené à faire la réflexion suivante: A une époque où l'on déboulonne les statues et débaptise les rues dont les noms des personnes ne correspondent pas à la dictature du politiquement correct du moment, je m'étonne qu'il ne se soit pas trouvé une belle âme pour dire que le colonel Fabien était un assassin (il était d'ailleurs pas plus colonel que je suis évêque et qu'un assassin soit assassiné ne change rien à l'affaire) dont les crimes étaient ordonnés par Duclos dont le nom est aujourd'hui celui d'une station de Métro! Curieusement, il n'y a toujours pas à ce jour de station Landru...
Romain Slocombe n'a pas corriger complètement le défaut du premier tome des aventures de son inspecteur collabo, celle parfois de transformer son roman en un manuel qui pourrait s'intituler « L'occupation pour les nul ». Mais soyons juste Slocombe est en progrès par rapport à « L'affaire Léon Sadorski » et surtout en comparaison avec « Avis à mon exécuteur » dans lequel il étouffait le lecteur sous les informations historiques. Heureusement le didactisme s'étiole progressivement dans « L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski. Slocombe parvient même souvent à habilement incorporer des documents authentiques, comme la liste absurde et incohérente des règles concernant les personnes à arrêter lors de la grande rafle avec des anecdotes de la vie parisienne au temps de l'occupation. Le grand intérêt de ce volume est de nous faire vivre la rafle du Vel d'Hiv de l'intérieur du coté des policiers, ce qui me semble une première dans une oeuvre de fiction (même s'il n'est pas le narrateur, tout est présenté du point de vue de Sadorski). Si Les pages décrivant magistralement l'opération sont difficilement supportable ne cachant rien de l'horreur de ces journées qui est une tache indélébile sur la conscience nationale. Elles font voir combien jusqu'à présent cet épisode de l'occupation a été édulcorée dans les films et les romans. Dans cette monstrueuse rafle comme dans cette « Etoile jaune de l'inspecteur Sadorski », tout se joue sans la présence des Allemands. ils ne sont que des uniformes qui passent. Il n'y a que des Français qui agissent.
Non seulement Slocombe parvient à donner chair à ses personnages mais réussit à créer du suspense. Le chapitre dans lequel une escouade de policier traque dans une filature échevelée une résistante est un formidable morceau de bravoure.
Avec ce deuxième volet de ses « aventures », Léon Sadorski prend de l'épaisseur et l'on découvre même que les salauds peuvent avoir une âme. S'il profite de sa position professionnelle pour s'accaparer les biens d'autrui et profiter des plus faibles. Mais il est loin d'être le seul en cette époque… Il est aussi capable d'une certaine générosité (intéressée). Sadorski se résume bien lui-même: << Je suis fonctionnaire d'état français. Je dois veiller à la sécurité de mes concitoyens. J'obéis aux ordres, je n'ai pas à discuter leur bien-fondé. D'ailleurs, je suis généralement d'accord avec ce que mes chefs de service exigent de moi…J'accepte de l'argent pour laisser tranquille certaines personnes…Et… il m'est arrivé de voler… je suis parfois obligé d'être sévère lorsque j'accomplis mon devoir. Pour la France, pour le Maréchal…>>. L'opinion de notre inspecteur à cet été 42 est représentatif de celle de nombreux français:

<< Sadorski ne discute pas. Il choisit de laisser la malheureuse à ses chimères – suspectes politiquement, qui plus est. Lui-même ayant visité la capitale allemande à deux occasions, peut témoigner de la puissance des nazis (…) Guidé par ses collègues gestapistes, il a admiré les grands ministères sur la Wilhelmstrasse, les autoroutes, les banlieues modernes, les usines Siemens. Ce Reich-là est installé pour longtemps ! L’Europe a pris sous sa direction des formes nouvelles, bâties sur des fondations d’acier et encadrées par la SS. La France est conviée à cette grande œuvre… Les Allemands sont là, on n’est pas obligé de les aimer mais de toutes façons il faudra bien s’arranger avec eux ! Ce n’est pas l’existence de toute la racaille judéo-bolchevique à l’Est qui pourra changer quelque chose à la situation. D’ailleurs l’Armée Rouge est en train de se faire ratatiner autour de Kharkov. Ce sont les jours de la dictature staliniste qui sont comptés !>>
L'auteur fait suivre son roman de plusieurs annexes. D'abord d'une note bibliographique de treize pages! Je voudrais rassurer Romain Slocombe, je suis sûr qu'aucun lecteur doute du sérieux de sa documentation en revanche il peut être septique dans le fait qu'il ait lu tout les livres cités. Ce copieux ajout est accompagné d'un glossaire et de Notes de l'auteur. Ce dernier appendice nous renseigne sur la méthode de l'écrivain; ainsi on apprend que la plupart des personnages qui interviennent dans le roman ont bel et bien existé où, comme Sadorski, sont très inspirés par des personnes réelles.
Dans une récente interview à France-Culture Romain Slocombe confessait vouloir poursuivre la saga de l'inspecteur Sadorski jusqu'à la Libération période qui ne devrait pas lui être faste... Il n'a pas dit toutefois combien de volumes seront nécessaire pour arriver à cette date. En attendant à la fin de « L'étoile jaune » nous sommes le 29 juillet 1942. Sadorski accompagné de sa chère femme, la gironde Yvette, assiste à une grande parade militaire des troupes allemandes sur les Champs Elysées. Le lecteur devra attendre le prochain volet de la saga Sadorski pour savoir comment va se développer la curieuse relation entre l'inspecteur et sa jeune protégée, unique personnage sympathique de cette histoire. 

Pour retrouver Romain Slocombe sur le blog: L'affaire Sadorski de Romain SlocombeL'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski de Romain Slocombe
  

PARFOIS LES JOLIS GARÇONS VONT AU CAFÉ, CE QUI N'EST PAS BIEN ET EN PLUS ILS FUMENT CE QUI EST ENCORE MOINS BIEN


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Paris, mai 2014

    JIN DE MURAKAMI MOTOKA

     

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    En ce qui me concerne le grand Murakami c'est Motoka, l'auteur de cet extraordinaire manga qu'est Jin...
    Jin Minakata, 34 ans, est un neurochirurgien à Tokyo, en juin 2000, il vient d'opérer une tumeur crânienne comme il n'en avait jamais vu. Celle-ci a la forme d'un foetus humain. Le lendemain Jin est assailli par des voix. Le soir, il retourne à l'hôpital pour s'apercevoir que son patient n'est plus dans son lit. Jin le retrouve serrant contre son coeur sa tumeur dans un bocal et une mallette de premiers secours. L'homme cherche à fuir. Minakata en le poursuivant tombe dans l'escalier et s'assomme. Le médecin se réveille en pleine nature, à proximité de là, des hommes se battent au sabre. Jin se porte au secours d'un blessé. En ramenant l'homme chez lui, Jin a le sentiment qu'il n'est plus dans la même époque. Jin sauve le blessé dont la famille l'accueille chez elle. Jin intéresse beaucoup la fille de la maison. Le médecin s'aperçoit qu'il a été projeté à la fin de l'ère Edo, exactement en 1862. Après un moment de flottement bien compréhensible, curieusement il ne s'appesantit pas sur le pourquoi et le comment de cet extraordinaire saut dans le temps, il faut dire que Jin est très vite confronté à la violence de l'époque dans laquelle il a été projeté et toute son énergie est utilisée pour y survivre, Jin décide de s'investir dans sa nouvelle époque pour y faire progresser la médecine le plus possible. Un homme seul peut-il modifier l'histoire? Jin se pose cette question et s'amorce l'esquisse d'une possible uchronie ( même si je suis d'accord. En cela Murakami se met dans les traces de Sprague de Camp qui, en 1939, a introduit dans "De peur que les ténèbres" (réédité en France au édition Néo en 1983) une idée essentielle pour la suite du genre uchronique que ce ne seraient pas les batailles ou les personnages illustres qui font l'Histoire mais les innovations technologique. Dans "De peur que les ténèbres", Padway, un contemporain de Mussolini se retrouve projeté dans la Rome du VI ème siècle "grâce" à un simple éclair. Il s'attèle alors méthodiquement a essayer de modifier le cours de l'Histoire. Frederic Pohl a fait un pastiche du roman de Sprague de Camp, "The deadly mission of Phineas Snodgrass" dans lequel un voyageur dans le temps enseigne aux habitants de Rome comment soigner leurs maladie. On peut raisonnablement penser que le mangaka n'ignore pas l'existence de ces deux oeuvres.

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    Le manga commence très fort dans un mélange de fantastique, de chambara et de série médicale. Après cette brillante mise en place, le mangaka par l'intermédiaire des cas que le médecin va soigner nous fait visiter différents groupes de la société japonaise de cette fin de l'ère Edo et des maux dont elle souffre. Motoka Murakami pallie le systématisme de son scénario par un art consommé du récit et surtout par la qualité exceptionnelle de son dessin. Son trait s'appuie sur une documentation sans faille. Murakami parvient à faire revivre toute une époque avec un luxe extraordinaire de détails. On saura tout de la vie dans le quartier des plaisirs d'Edo, de la lutte entre médecine occidentale et médecine chinoise (qui est aussi l'un des sujets d'un autre excellent manga, « L'arbre au soleil » de Tezuka ») , de l'art de l'estampe, de la vie des acteurs de Kabuki, par le biais du beau Morita Tanosuké, une star de cet art, spécialisé dans les rôles de femme, et surtout des maladies qui accablent la population, épidémie de rougeole, de choléra, cas fréquents de béri-béri, vérole galopante... Cette plongée dans la société japonaise de la fin du shoguna va de paire avec de véritable cours de médecine en image. On découvre (à moins d'être médecin) comment on opère une ablation de l'appendicite, un tendon du doigt ou comment on effectue une trépanation. Ces morceaux didactiques sont parfaitement intégrés dans un récit qui demeure toujours fluide.


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    Tanosuké


    La grande affaire de Jin est d'élaborer de la pénicilline, cinquante ans avant sa découverte par Fleming. A la lecture du manga, il apparaît qu'il y a eu en médecine un avant et un après la découverte de la pénicilline qui aurait été le véritable départ de la médecine moderne.
    Au fil des volumes, les personnages secondaires s'étoffent, deviennent attachants, les complots et les drames se nouent, faisant naître une tension qui pousse à ouvrir le tome suivant et à découvrir ce qu'il advient du héros et de ses partisans. Pendant plusieurs épisodes le coeur du héros est partagée entre Saki Tachibana, la jeune fille de la maison qui l'a recueilli et Nokasé une ancienne courtisane de grand luxe.

    Le récit nous fait croiser des personnages historiques comme Rintarô Katsu quel'on surnommera plus tard "Kaïshu Katsu", le célèbre officier du Bakufu à la fin de l'ère Edo. Ayant entendu parlé de Minakata, il ira directement à sa rencontre et sera un précieux allié pour le médecin. Il y aussi Ryoma Sakamoto, disciple de Rintaro Katsu, ce samuraï issu de la campagne japonaise, à première vu insouciant et vulgaire, est une illustre figure de l'histoire Japonaise (un des leaders de la révolution qui conduisit au renversement du shogunat). D'abord méfiant, Minakata reconnait cependant en lui un homme de confiance. Sans doute voyant que sont scénario risquait d'être trop répétitif, lors du tome 8, nous sommes propulsé dans un des épisodes de la guerre civile qui ensanglantait le Japon à cette époque. Jin est amené à aller à Kyoto que l'on verra partiellement détruite par un gigantesque incendie. Durant cet épisode le lecteur occidentale peu au fait des évènements des remous politique du Japon du XIX ème siècle aura un peu de mal à suivre, malgré les secourables notes du traducteur. Il demeure néanmoins que ce tome 8 est un des plus intéressants de la série, lui donnant une perspective historique qui n'était qu'esquissée dans les tomes précédents. Dans le volume suivant l'action rebondit de plus belle, Jin est accusé d'une tentative d'empoisonnement d'une princesse impériale. Ce qui permet au lecteur de visiter à la fois la cours du Shogun et la prison d'Edo. Dans le dixième volume c'est notamment le monde du sumo qui nous sera dévoilé. C'est dans le seizième tome, et dernier paru à ce jour en France, que Murakami revient à une intrigue historique, la fin du shogunat approche.
    Une des bonnes idées du scénario est d'avoir situé une grande partie de l'action à Asakusa, qui est l'un des seuls quartiers de Tokyo où l'on peut discerner encore des traces de la ville du temps où elle s'appelait encore Edo.
    Comme Jin voyage dans le Japon, il nous fait faire la connaissance du Japon rurale de cette époque et aussi de Kyoto et de Yokohama sans oublier des sites célèbres comme Kamakura.



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    Le temple Kyomizu à Kyoto (tome 16)


    Au delà des aventures médicales du docteur Minakata ce qui ressort de la lecture de la série c'est la peinture d'une société féodale (à la veille d'une transformation radicale, peut-être unique, par sa réussite dans l'histoire de l'humanité) extrêmement hiérarchisée avec son système rigide de « castes » qui rendait toutes évolutions très difficiles. On est encore plus surpris à chaque page, si l'on garde en mémoire que ce qui est présenté et qui semble immuable, malgré les troubles politiques, va disparaître quelques années plus tard pour faire place à une société moderne qui quarante ans après les faits qui nous sont racontés dans, Jin infligera une défaite à l'une des grandes puissances mondiales, la Russie Tsariste, pour laquelle ce sera le commencement de la fin.

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    Le dessin de Jin est toujours d'une grande qualité et parfois somptueux dans la représentation des kimonos des femmes ou de ceux des acteurs de kabuki. Mais en ce qui me concerne l'intérêt principal à la lecture de Jin est de se retrouver dans le Tokyo de la deuxième moitié du XIX ème siècle que Murakami grâce à un travail, que l'on suppute, colossal de documentation, et son grand talent de dessinateur, notamment pour les architectures, parvient à ressusciter. La minutie du dessin apporte beaucoup d'enseignement sur la vie de tous les jours dans ce Japon de la fin du XIX ème siècle. Murakami soigne à l'extrême la représentation du moindre ustencile.

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    Malgré toutes ses qualités qui en font un des chef d'oeuvre du manga, Jin n'est pas exempt de défauts, la première est le pusillanimité de Jin envers la charmante Saki (et envers les femmes en général) qui se consume d'amour pour lui. Mais cette timidité sexuelle me semble assez japonaise... Elle peut néanmoins agacer le lecteur.
    Murakami est aussi timoré pour son scénario que Jin l'est avec les femmes. Il faut attendre les 11 et 12 tome pour que l'auteur prenne vraiment à bras le corps les grandes questions que les bases de son histoire ne pouvaient manquer de soulever en particulier celle du paradoxe spatio-temporel, si indirectement ou directement je provoque la mort d'un de mes aïeux vais-je disparaitre dans le monde où je suis, puisque je n'ai jamais existé dans le monde d'où je viens? De même il faut attendre ces deux volumes pour que la dimension uchronique de l'histoire soit vraiment prise en compte. Le héros prend conscience que grâce à sa fameuse pénicilline, il est en train de changer l'Histoire avec encore cette éventuelle conséquence qui le taraude: si je change le passé de mon présent d'hier ce dernier sera différent et je n'aurais pas été amener à vivre ce qui m'a propulsé dans le dit passé! A moins qu'il ait été envoyé dans un monde parallèle...
    Autre défaut, cette fois à imputer à l'éditeur français, qui a la mauvaise idée de reprendre les couvertures japonaises assez moches et niaises qui au surplus , avec leur coté « Arlequin », ne traduisent pas du tout la teneur du manga.

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    Mais ces imperfections ne sont que vétilles tant le récit est passionnant, l'auteur à un sens consommé du suspense, tout en étant une mine de renseignement sur le Japon (et la médecine d'hier et d'aujourd'hui) du XIX ème siècle.

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    Motoka Murakami (村上 もとか, Murakami Motoka), est né le 3 juin 1951à Tōkyō.C'est sous l'influence d'Osamu Tezukaque Motoka Murakami décide d'embrasser une carrière de mangaka. L'influence de Tezuka, outre un des Thème de Jin qui n'est pas sans rappeler « L'arbre au soleil » de Tezuka, est surtout décelable dans le dessin de certains de ses personnages de méchant. Il débute en1972avec Moete ashire, un mangarelatant le parcours d'un pilote automobile prépublié dans le Shōnen jump. En 1982, il remporte le prix Kodansha avecClimber Retsuden. En 1984, c'est Musashi no Kenqui est couronné par le prix Shôgakukan, récompense reçue ensuite pour Ronen 1996. Motoka Murakami publie actuellement Jin(édité en Francechez Tonkam). En 2012 est paru « Juntaro » quise déroule durant l'époque Meiji. Juntarô Nakamura est un acteur (qui a la silhouette d'une femme) de Kabuki. Ainsi il passe ses journées à faire du Kabuki dans la ville de Kyoto. Son père (lui aussi acteur de Kabuki) fût assassiné. Un jour,le destin fait partir Juntarô pour Tokyo. C'est ainsi que la nouvelle vie de Juntarô commence...

    Nota: Curieusement un autre manga à le même point de départ que Jin, un individu projeté brusquement dans le passé. Il s'agit de Nobunaga no shefu (le chef de Nobugana) de Nishimura Mitsuru pour le scénario et  Kajikawa Takuro au dessin. Cette série qui a débuté en 2011, il y a quatre volumes parus, raconte l'histoire d'un cuisinier, Ken, qui à la suite d'une chute dans une crevasse se retrouve au XVI ème siècle. Très vite il se retrouve au service d'un grand seigneur...


    Jin a été adapté pour la télévision coréenne. En voici ci-dessous quelques images e