mardi 19 décembre 2017

Un artiste du monde flottant de Kasuo Ishiguro






Le titre est quelque peu trompeur car pour l'imaginaire occidental, et particulièrement français, il évoque des estampes illustrant les quartiers de plaisir d'Edo (Tokyo) sur une période qui va du début du XVIII ème siècle jusqu'à l'avènement de l'ère Meji. Il ne s'agit pas du tout de cela dans le roman d'Ishiguro. Si le narrateur qui s'exprime, à la première personne du singulier, est bien un peintre, les remémorations de Masugi Ono commencent en octobre 1948 et se termine en juin 1950. Les souvenirs évoqués courent sur la première moitié du XX ème siécle. Le texte s'apparente à un journal que le peintre aurait tenu entre ses deux dates. Il n'est fait que digressions successives d'une construction très proustienne. Ici, il faut entendre monde flottant ( ukiyo ) dans le sens de celui de la tradition bouddhique qui enseigne que les plaisirs terrestres sont fugitifs, que tout est évanescent, changeant, éphémère, bref flottant. Cette incertitude fondamentale conduit au flottement qui accompagne le Tao qui enseigne la relativité de toute chose, dans le cas présent les souvenirs d'Ono.
Ono ne fait que méditer et constater sur l'éphémère de ce qu'il avait cru. Il a perdu sa femme et son fils à la guerre. Il vit avec sa plus jeune filles qui commence a être vieille pour se marier, c'est le grand souci de son père. Sa fille ainée est mariée à un salaryman, archétype de ces jeunes soldats qui reviennent de la guerre pour se transformer en hommes fidèles à une entreprise comme hier ils étaient fidèles à l'empereur. Ils sont désireux d'oublier le passé impérial et de consacrer le reste de leur vie au capitalisme renaissant. Ono a été un peintre reconnu, un maitre de la peinture officiel, au service du régime militaire nationaliste. On ne sauras pas jusqu'à quel point il était engagé politiquement. Il y a peu de descriptions par Ono de ses tableaux. Il se concentrent à leur propos sur la technique picturale, mentionnant les sujets comme s'ils étaient sans importance, bien qu'ils révèlent la nature propagandiste de son travail. Il n'est pas tout à fait clair si cet accent sur le style plutôt que sur les sujet doit être attribué à Ono comme narrateur, montrant rétrospectivement une gêne inconsciente, ou si cet gêne quand aux thème de ses oeuvres  était déjà présente en lui au moment où il faisait ses peintures (montrant que le totalitarisme exploite la capacité des gens à restreindre leur conscience aux aspects limités de leurs actions). 

Les derniers moments de l'Amiral Yamaguchi, 1942, peinture commémorative de la guerre de la grande Asie orientale. un tableau qu'aurait pu signer Ono?

De même, lorsque Ono raconte un épisode dans lequel il était confronté aux résultats de ses activités d'indicateur de police, on peut se demander si sa tentative d'atténuer la brutalité de la police est une invention rétrospective conçue pour tromper sa mauvaise conscience. On le voit désapprouvé le traitement que la police fait subir à la personne qu'il a lui même dénoncée. Il se met à distance de ses actes, refusant de reconnaître les traitements abusifs comme une conséquence directe et prévisible de son action.
Ishiguro suggère que l'événement déclencheur du passage d'Ono de l'esthétisme au fascisme se produit lors d'une promenade avec Matsuda (que l'on peut considérer comme le funeste tentateur d'Ono) à travers un bidonville. Cette promenade remplit Ono d'une sympathie toute Dickensienne pour les personnes souffrantes et l'amène à peindre sa première image de propagande politique, dans laquelle les enfants d'un sordides bidonville sont présentés comme des combattants nationalistes contre les parasites internationaux. En d'autres termes, c'est un sentiment que les lecteurs d'aujourd'hui associent à la gauche politique, un désir de justice sociale et de soulagement de la pauvreté. C'est paradoxalement ce qui va mettre Ono sur la voie de la ruine morale.
Ono était entouré d'élèves dévoués*, respectueux et admiratifs. Mais le monde sur lequel il avait construit sa vie s'est écroulé. Les bombardements américains ont ravagé les villes japonaises. Le pays a été défait et il est occupé. Beaucoup des responsables politiques et militaires qui ont conduit à ce désastre ont préféré le suicide au déshonneur. Certains ont été exécuté comme criminel de guerre. Ono a été mis à la retraite. Ses anciens amis encore vivants lui tournent le dos, le trouvant compromettant car Ono n'a pas renoncé, du moins lorsque le roman commence, à pour ce quoi, il s'est battu. L'homme qui parle à probablement une soixantaine d'années. Dans sa belle maison**, relativement épargnée par la guerre, il se souvient surtout de ses années de bohème lorsqu'il était un jeune peintre. A travers ses souvenirs et les rapports qu'il entretient avec ses deux filles c'est toute la société japonaises des années 20 jusqu'à l'immédiate après guerre qui resurgit de la mémoire du vieux peintre.
Avec beaucoup d'habileté dans, une prose fluide, par petites touches, au fil des pages se dessine le portrait d'un homme déchiré entre la satisfaction qu'il a de lui (c'est ce qu'il montre le plus souvent) et les doutes sur le bien fondé de ses actions et convictions passées. Ce doute qui progressivement l'assaillent ne fera que grandir. Le vieil homme doté d'une personnalité psycho-rigide éprouve de grandes difficultés à se remettre en question. Il est à la fois égocentrique et en même temps soucieux de marier sa fille cadette mais ne voyant pas que le seul obstacle au bonheur de sa fille, ce qu'il veut plus que tout, est sa personne en raison de ses engagements idéologiques passés.
Dans ce roman on apprend beaucoup de choses sur la société japonaise des années 40. Par exemple on voit combien elle est formelle et hiérarchisée que les mariages, du moins dans la bourgeoisie, sont tous arrangés. Que la place des femmes est toujours subalterne...
Ishiguro ausculte le frôlement entre l'histoire individuelle d'Ono et l'Histoire du Japon. La part de l'Histoire ne semble pas au départ de l'évocation du passé, prépondérante dans la trajectoire du vieil artiste. Néanmoins le narrateur s'aperçoit progressivement, après coup, que le contexte historique a profondément marqué son destin. Alors qu'au début du roman on peut croire que la seule préoccupation d'Ono est le désir de d'épancher en évocations nostalgiques du quartier de plaisir de sa jeunesse et en particulier du petit bar où il se rend toujours en 1948 et qui est désormais une relique de ces temps anciens, entouré de ruines. C'est dans ce subtil et progressif glissement entre le dérisoire et le capitale que réside tout le grand talent de l'auteur.
Le livre est écrit à la première personne ce qui rend le lecteur dépendant de la vision subjective du seul narrateur Ono, peu fiable, exprimant un point de vue que le lecteur identifie progressivement comme limité et faillible, sans autre voix en contrepoint. Ono indique souvent lui même, qu'il n'est pas sûr de l'exactitude de son récit. Ces remarques peuvent avoir des conséquences contraires sur la perception qu'il a d'Ono; cela peut soit le rendre prudent quand à la véracité de ce qu'il lit, soit au contraire, lui suggérer qu'Ono est très honnête et, par conséquent, digne de confiance. Cette ambiguité fait en partie la force du roman.
Au-delà de son histoire personnelle, du questionnement sur la place de l'artiste dans la société, le personnage d'Ono pourrait tout aussi bien symboliser son pays, ce Japon qui se relève tout juste du désastre de la seconde guerre mondiale, ce pays défait qui éprouve un sentiment de honte tellement puissant que l'évocation de cette période devient tabou. Le lent examen de conscience auquel se livre Ono se déroule sous les yeux sévères de ses filles, qui condamnent la propagande militariste du passé. La prise de conscience tardivement lucide du peintre est une manière de préserver sa dignité, inconsciemment de racheter ses erreurs par souci d'honnêteté. Une fois le roman achevé, Ono n'est plus le même homme qu'au début.
Mais Ishiguro montre l'ironies de l'Histoire quand il insiste fortement sur le fait qu'Ono a surestimé l'importance de sa propre complicité dans les déprédations de la Seconde Guerre mondiale. Le suspense du roman, tel qu'il se déroule, est de savoir si les activités d'Ono durant la guerre vont faire capoter les perspectives de mariage de sa plus jeune fille. Le lecteur, cependant, comprend peu à peu, par la prise de conscience d'Ono, que la famille du prétendant de sa fille est à peine consciente de son passé et le considère seulement comme une relique conservatrice et inoffensive du passé.
Avec ce livre ceux qui connaissent les villes japonaises seront assaillis par beaucoup d'images et transposeront les souvenirs d'Ono dans le Tokyo ou toutes autres villes qu'ils connaissent ou ont connu. Ono désigne l'endroit où il vit comme La ville. Son nom n'est jamais cité et l'auteur brouille les pistes en nommant des quartiers et des lieux qui appartiennent à différentes cités japonaises. Cela pourrait être Tokyo mais il n'est jamais fait allusion au grand tremblement de terre de 1923 qui détruisit les 2/3 de la ville. Mais il pourrait tout aussi bien s'agir d'Osaka ou encore plus probablement de Nagasaki en raison de sa géographie vallonnée. Ono ne fait que monter et descendre dans ses promenades, mais le vieux peintre ne parle pas de la bombe atomique. Il faut néanmoins se souvenir qu'Ishiguro est natif de Nagasaki et que ses souvenirs de sa petite enfance ont Nagasaki pour décor. D'autre part sa mère fait partie des survivants de la bombe atomique lancée sur Nagasaki. On peut penser que son fils a été nourri de ses récits. Il est donc très difficile de situer où est construite la belle maison ancienne dont Ono est si fier probablement dans un des confins de la ville. C'est volontairement qu'Ishiguro laisse ce flou géographique, n'ayant jamais vécu au Japon, il n'a pas voulu trop ancrer les souvenirs d'Ono dans un lieu précis ce qui aurait empêché celui-ci d'être une sorte d'archétype des hommes de la génération qui ont approuvé la guerre tout en n'y participant pas en raison de leur âge. Le Japon d'Ishiguro est un Japon rêvé alors que l'auteur a quitté son pays natal à l'âge de cinq ans avec sa famille pour l'Angleterre où son père océanographe avait trouvé du travail. Ishiguro, parfaitement bilingue a écrit son livre en anglais. Il est paru en 1986.
Dans une interview le romancier, décrit la genèse de son deuxième roman en se référant à son premier roman: «Il y avait une intrigue secondaire dans A Pale View of Hills sur un vieil enseignant qui doit repenser les valeurs sur lesquelles il a bâti sa vie. Je me suis dit, que je voudrais écrire un roman centré sur un homme dans cette situation, dans ce cas, un artiste dont la carrière devient contaminée parce qu'il lui est arrivé de vivre à certains moments.>>.
La chronologie est-elle même assez flou on ne connait pas l'âge de Ono lorsque nous faisons connaissance avec lui en 1948. Nous savons en revanche que sa plus jeune fille a alors 26 ans On apprendra par la suite qu'il s'est installé dans sa maison en 1933... Il y a un anachronisme patent dans « Un artiste du monde flottant ». Le vieil peintre en 1949, emmène sont petit fils de huit ans, Ishuro, par ailleurs très perméable à l'influence américaine, au cinéma voir un film qui ne peut être que Godzilla alors que ce film n'est sorti qu'en 1954! Il est probable qu'Ishiguro a prêté ses propres souvenirs à son jeune héros.
La retenue dans le comportement des personnages en dit souvent beaucoup plus sur leurs sentiments et leurs motivations. Bien qu'Ono soit un homme qui n'est pas sans défaut, le lecteur entre en empathie avec lui. Ce n'est pas qu'il sera d'accord avec ses choix de carrière en temps de guerre mais il voudra croire  que ce que croyait Ono, il le croyait sincèrement pour le bien de son pays. Ce qui pourra poser un problème au lecteur c'est l'incapacité, mais pas tout à fait jusqu'à la fin, à la réévaluation de l'état d'esprit expansionniste après la guerre. Mais le point de vue auquel il est difficilement parvenu est sans peut être plus proche de sa vérité que ses croyances sincères en temps de guerre qui était grandement nourries par la propagande. Ono n'est pas un monstre, c'est même un bon père de famille, prêt a récuser ses opinions passées sur un grand nombre de sujets, mais il est aveugle sur certains aspects de son passé. Cet aveuglement est probablement délibéré parce que ces aspects peuvent mettre en question son intégrité en tant que peintre.
Ishiguro suggère au lecteur que l'artiste politisé ne commettra pas seulement des actes malfaisants, comme celui d'Ono dénonçant Kuroda, mais que son action restera sans prise réelle sur la marche de l'Histoire et que cela n'aurait rien changé si Ono était resté apolitique. L'engagement de l'artiste au service d'un pouvoir est nul est dérisoire en regard de l'Histoire.
Dans les trois ans sur lequel s'étale le récit le Japon change.  Ces années correspondent à la période de l'occupation américaine qui n'est présente que de façon allusive dans le roman, le pays apprend la démocratie et commence à se reconstruire. Ono lentement, douloureusement fait son deuil de l'ancien japon et de ses anciennes convictions...

* J'aimerais beaucoup connaitre à quelles sources Ishiguro s'est abreuvé pour nous décrire l'organisation des ateliers de peintures du Japon à cette époque. Ils apparaissent dans le roman comme de petites sociétés fermées, presque des sectes, dont le maitre serait une sorte de gourou sévère. J'ai le sentiment que les ateliers des mangakas d'aujourd'hui dérivent de cette organisation.
** Cette demeure remarquable dans laquelle le maitre prodiguait son savoir à des élèves studieux et captifs m'a évoquée la belle villa de Fumio Asakura que l'on peut visiter à Tokyo dans l'arrondissement de Taito.  



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