lundi 8 octobre 2018

Sadorski et l'ange du pêché de Slocombe



Après L'affaire Sadorski et L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski,  Sadorski et l'ange du pêché est le troisième rendez-vous que l'on a avec cette ordure de Sadorski, inspecteur principal des Renseignements généraux, spécialisé dans les affaires juives, traduisons son principal travail est de débusquer des juifs pour les envoyer à Drancy d'où ils seront expulsé vers... l'est. Nous sommes cette fois en 1943. Les probabilités de voir le Reich millénaire remporter la guerre s'amenuisent. Tout en étant toujours un fervent maréchaliste, le doute s'insinue dans la caboche dure de Sadorski. Il commence à supputer que comme émérite chasseur de juifs il pourrait être amener à rendre des comptes dans un avenir plus ou moins lointain. Pour ceux qui ne connaitrait pas encore Sadorski, je vous propose de vous donner succintement son pédigrée: Il est natif de Tunisie, fils de petits colons, engagé volontaire de la grande guerre il en ressort héros médaillé et blessé; patriote il était de la manifestation de février 34; c'est un chaud partisan de Pétain et de sa révolution nationale mais il est peu friand des allemands qu'il trouve bêtes. C'est un antisémite forcené. Ce policier consciencieux ne rechigne pas néanmoins à faire main basse sur le fruit de ses perquisitions et sur l'argent des juifs qu'il arrête. C'est aussi un érotomane compliqué tout en étant très amoureux de sa femme. C'est un sadique qui a des bouffées incontrôlées de compassion... 
Le talent de Slocombe est de faire que son lecteur, qui, lui connait la suite des événements, soit amené à s'inquiéter de l'avenir de Sadorski pourtant un pourri de première. Et le comble c'est qu'il y réussit. On en vient presque à plaindre cette crapule et comme à Guignol on est tenté de lui crier qu'il faut qu'il change de direction s'il ne veut pas finir contre un mur de l'épuration avec douze balles dans la peau. Mais encore en ce printemps 43, Sadorski croit toujours en l'étoile du Maréchal et souhaite comme Laval que les allemands gagnent la guerre. Il commence tout de même à songer à ses arrières et là encore il ne recule devant rien. Si Sadorski nous apparait pas complètement antipathique c'est d'abord que son sadisme est sporadique et qu'il peut faire preuve soudainement d'une surprenante mansuétude, particulièrement au sujet des femmes et puis les personnes qu'il côtoie sont presque toujours pire que lui, ce qui donne une idée de l'échantillon humain que l'on rencontre dans ce livre. Ceux qui ne sont pas méchants sont bêtes et la plupart du temps ils sont les deux à la fois; même les victimes sont loin d'être dorées sur tranche.
Romain Slocombe donne à voir le décalage énorme entre le sort des hommes et des femmes torturés dans les locaux des Brigades Spéciales, ou celui des internés de Drancy, et l'existence dorée des trafiquants de tout poil et du Paris mondain et culturel où la frontière entre le monde du spectacle et celui des truands et la basse police est souvent perméable: Tino Rossi se montre << En compagnie du gangster corse Etienne Léandri*, qui travaille pour la Gestapo du boulevard Flandrin...>>. 
Ce troisième volumes de la vie déplorable de Sadorski a principalement pour sujet la traque des juifs, ce qui en soit n'est pas surprenant puisque elle constitue la principale activité de notre inspecteur. Le problème est que l'auteur ne veut rien laisser hors champ de la question, ce qui le conduit a un épisode des plus improbable, les confessions faites à Sadorski d'un gestapiste qui a été partie prenante de l'éradication des juifs en Pologne. Rien ne justifie que ce fervent nazi enfreigne le secret qui entourait l'extermination systématique des juifs d'autant que ce bourreau se méfie de l'inspecteur français, il s'en ai d'ailleurs pas assez méfié, je n'en dirais pas plus. Ainsi pendant deux chapitres on a l'impression de lire un fragment des "Bienveillantes" de Littell avec ce même luxe de détails horribles qui caractérisait ce surprenant prix Goncourt. La différence est qu'heureusement, contrairement à Littell, Slocombe sait donner une existence tangible à ses personnages.
On sent à la lecture des livres pré-cités que leurs auteurs ont trouvé un incontestable plaisir à décrire par le menu les tortures que les bourreaux infligent à leurs victimes. Les romanciers ont le droit d'être sadique, surtout si leur sadisme se circonscrit à leurs écrits mais le lecteur lui n'est pas forcé d'être un masochiste!
Or donc ces ajouts de faits extérieurs au personnage principal, d'expériences qu'il n'a pas vécues, alourdissent le livre, déjà lesté par un surcroit de documentations que l'auteur n'arrive pas toujours a faire passer avec fluidité. Si le subterfuge du journal intime de la jeune fille que Sadorski protège est assez habile pour rendre compte de l'état d'esprit d'une adolescente d'alors, en revanche, les monologues de l'inspecteur sont souvent lourdement descriptifs et de moins en moins crédibles car au bout de trois ans d'occupation bien des choses sont devenues malheureusement habituelles pour un parisien et ne devraient plus susciter son intérêt.
Autre raison de l'obésité du roman la contrainte que s'impose Slocombe de vouloir qu'il soit lisible indépendamment des autres livres de la série; ce qui me parait assez illusoire; pour cela il se sent obligé parfois de résumer des pans entiers des deux livres qui on précédé "Sadorski et l'ange du péché". Contrainte auxquels Philip Kerr pour prendre un exemple chez un auteur de romans policiers "historiques", lui ne s'astreint pas, ce qui fait que parfois sa chronologie est un peu bancale; ce qui n'est jamais le cas chez Slocombe qui un peu à la manière de Sailor, en fait écrit qu'un seul roman qu'il débite en tranches tout en  ne perdant jamais le sens du suspense à la fois presque à la fin de chaque chapitre et surtout à la fin de chaque tome.



le camp de Drancy

La documentation de Slocombe semble pas possible d'être prise à défaut. C'est parfois Drancy 1943  comme si vous y étiez: << Le chef du Rayon juif est conscient qu'il reste à la plupart d'entre eux moins de jours à vivre que de doigts à leurs mains, ça ne le retient pas de les brutaliser. Au contraire. Il les hait pour leur malheur, pour leur infortune quasi indécente (...) L'inspecteur regarde une bande de gamins, dont des moins de six ans dépourvus d'étoile, jouer de l'autre côté des barbelés au gendarme et au Juif (...) Au centre de la cour, où les gendarmes ont démonté l'enclos de barbelés, le revêtement de charbon et de mâchefer est devenu jaune, comme une prairie jonchée de boutons d'or : ce ne sont pas des fleurs, mais de petits morceaux d'étoiles, les rognures, les chutes de celles que l'on a découpées la veille, afin de donner aux partants des insignes distinctifs tout propres et tout neufs. >>.


L'hippodrome de Longchamp bombardé le 4 avril 1943, Sadorski y était. Ce qui donne le morceau de bravoure le plus étonnant du roman  

Avec toujours ses deux obsessions, les juifs et les femmes Sadorski va arpenter aussi bien les commissariats où oeuvrent des flics tortionnaire que les champs de courses, les grands magasins, le métro, le camp de Drancy, une officine du marché noir, on est alors entre "La traversé de Paris" d'Autant-Lara et "Le bon beurre" de Dutour, ou un plateau de cinéma où Robert Bresson tourne "Les anges du péché" (d'où le titre du roman) avec Jany Holt, Mila Parély, Silvia Monfort. Passage qui offre une très intéressante incursion dans un tournage d'un film à l'époque, on pense à "Laisse Passer", le chef-d'oeuvre de Tavernier. On voit les contraintes auxquelles le cinéma devaient se plier alors, entre censure et interdiction de faire tourner des acteurs juifs, sans parler du couvre-feux, de l'imprévisibilité des transports et de la rareté de la pellicule.   
C'est une affaire de lettre anonyme et d'adultère qui conduit Sadorski sur les plateaux du cinéma français de l'Occupation. L'inspecteur va rencontrer son " Ange du péché " qui le fera se mettre en grand danger...
La fin du roman est très habile car à la fois l'auteur termine par un suspense insoutenable qui fera acheter le prochain opus malgré la lecture éprouvante de ses livres, mais elle pourrait aussi bien clore la série si l'on juge que les pressentiments de Sadorski se vérifieront...

* Etienne léandri, futur grand ami de Pasqua et l'un des fondateurs du S.AC...



image des anges du pêché de Bresson 




Pour retrouver sur le blog quelques livres se rapportant à l'occupation: Mon journal depuis la Libération de Jean Galtier-BoissièreL'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski de Romain SlocombeLes boulevards de ceinture de Patrick Modiano1940 - 1945 Années érotique de Patrick BuissonOccupe-toi d'Arletty de Jean-Pierre LucovichDans le café de la jeunesse perdue de Patrick ModianoL'affaire Sadorski de Romain SlocombeSept Frères par Hervé Boivin, Didier Convard et Jean-Christophe CamusFONTENOY NE REVIENDRA PLUS DE GÉRARD GUÉGANSatan habite au 21 de Jean-Pierre de Lucovich



Pour retrouver sur le blog quelques films se rapportant à l'occupation: LE PLUS BEAU PAYS DU MONDE de Marcel BluwalMONSIEUR MAX de Gabriel AghionUn amour à taire, un film de Christian Fauré,     

4 commentaires:

  1. Vous me donnez une fois encore très envie de lire un livre, que vous présentez avec tant de verve ! Je regrette d’autant plus de n’avoir pas la capacité de lire plus vite, ou le temps de lire davantage ( en ce moment les Mémoires de Jean Hugo, passionnantes vous aviez raison, mais c’est un gros volume ) Cette histoire de Sadorsky, en plus sur une époque qui m’intéresse particulièrement, pour l’avoir d’abord connue à travers mon père qui me la racontait en détails marquants : son action dans la résistance et aussi ses observations précises et désabusées sur la collaboration, alors qu’au lycée on ne nous parlait que de la résistance …forcément communiste, et pratiquement jamais de collaboration. Dans sa bibliothèque j’ai lu de Philippe Aziz "Tu trahiras sans vergogne : histoire de deux collabos Bonny et Lafont". Peut-être Romain Slocombe s’est-il en parti inspiré de cette histoire ?

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    1. Tout d'abord il faut savoir que la lecture de la série Sadorsky est éprouvante. Il faut commencer par le premier en fait c'est un seul roman découpé en trois et peut être plus si Slocombe décide de donner une suite dans une de ses interview il disait qu'il mènerait son inspecteur jusqu'à la Libération.
      L'auteur ne s'est pas inspiré de Bonny et Laffont qui passent dans la saga. L'auteur s'inspire d'un véritable inspecteur du même nom. C'est d'ailleurs ce qui est le plus dérangeant les policiers tortionnaires de ces livre sont membre de la police officielle et servait la troisième république avant de servir le gouvernement de Pétain.
      Dans le deuxième tome on voit des règlements de compte entre communistes. C'est encore le temps du pacte germano-soviétique.

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  2. Commentaire directement arrivé sur ma boite mail

    C'est un livre éprouvant. Il rappelle le désormais classique "la mort est mon métier" de Roger Merle
    Jean-Marc

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    1. Il y a une grande différence entre les deux livres et cela tient à leur personnage principal. Le héros de "La mort est mon métier" dirige un camp d'extermination. Il est allemand. C'est un militaire. Il obéit aux ordre mais il se met à distance de sa tâche pour lui les hommes ne sont que des chiffres. Il se ment mais ce n'est pas un sadique alors que Sadorsky éprouve un mauvais plaisir à voir les autres souffrir.
      La lecture de la mort est mon métier n'est pas éprouvante et le roman de Merle est écrit dans une langue plus classique avec moins d'effets. Merle contrairement à Slocombe ne cherche pas le morceau de bravoure. Je trouve le livre de Merle très supérieur à celui de Littell.

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