samedi 24 novembre 2018

Le meurtre du commandeur Murakami




Alors que souvent aujourd'hui, lorsqu'on lit un roman, on pressent que son auteur la rédigé de manière qu'il soit aisément transformé en film ou en série télévisée, c'est tout le contraire avec les derniers livres de Murakami et en particulier avec cette "Mort du commandeur". On a le sentiment que Murakami a visionné un film et qu'il transcrit sur le papier, avec une exactitude maniaque, jusqu'au plus insignifiant détail, ce qu'il a vu et entendu dans cette suite d'images et de surcroit en y ajoutant les odeur. Cette curieuse impression de transcription fait que Murakami a un style absolument singulier. Cette originalité stylistique induit une grande lenteur dans la narration, ce qui explique les 800 pages divisées en deux volumes de son dernier opus.
Les causes de la lenteur du récit chez Murakami sont néanmoins multiples et se retrouvent plus ou moins dans tous ses livres. D'abord, il n'hésite pas assez souvent à faire le point sur l'avancement des péripéties de son histoire, comme s'il avait peur que le lecteur en ait sauté un épisode. Cette sorte de bégaiement narratif pourrait être assez fastidieux si Murakami ne parvenait pas à ajouter quelques détails supplémentaires par rapport à sa version précédente de l'aventure et puis notre auteur à le pouvoir magique de tenir en haleine son lecteur sans que je parvienne vraiment à m'expliquer comment!
Le meurtre du commandeur montre un univers encore plus personnel que le style de l'auteur où se mêle intimement une description des plus prosaïque d'un extrême naturaliste de la vie du narrateur dont au fil des pages, on connaîtra toute la vie, sauf le nom, avec des péripéties d'un fantastiques elles aussi très particulieres mais que l'on retrouve, avec des variantes de livre en livre depuis les premiers chez ce romancier. << La réalité ne se limite pas à ce qui est visible ou pas.>> énonce l'un des personnages du roman un autre un peu plus loin renchérit: << L'objectivité n'est point supérieure à la subjectivité. Le fait ne dissipe pas totalement l'illusion.>>. Toute l'oeuvre de Murakami pourrait se résumer en ces sentences... Il a l'inestimable talent de faire surgir le surnaturel dans le réel, le fantastique dans ce qu'il y a de plus commun. On a l'impression plusieurs fois au cours de la lecture d'être dans un rêve, d'avoir été transporté dans un univers onirique très singulier...
Si les habitués de l'oeuvre du japonais retrouverons ses obsessions habituelles, comme les souterrains, obsessions dont il se moque pour désamorcer d'avance la critique, une bande son toujours très présente dans laquelle se côtoient classique, jazz et pop, de même ses références littéraires, Kafka bien sûr mais aussi un peu de l'Oscar Wilde du portrait de Dorian Gray et un soupçon de Stephen King. Murakami fait également référence au mythe de Dom Juan à Dostoievski et à Alice au pays des merveilles.
Pour la première fois son narrateur est doté d'un métier qui l'habite celui de peintre et le romancier parvient à nous faire entrer comme peu de livres y sont parvenu dans, tout à la fois les affres de la création et la pratique la plus factuelle d'un peintre. Nous avons droit en outre à une plongée dans l'Histoire de la peinture japonaise au XX ème siècle qui fait un peu échos à Un artiste du monde flottant d'Ishiguro.
Autre nouveauté: Plus qu'à l'accoutumée Murakami a situé géographique très précisément les épisodes de son histoire, ce qui en fait peut être le roman le plus japonais de ses écrits.
Pour la première fois dans son oeuvre le romancier à ancré son roman dans l'Histoire, ce qui lui a valu une polémique dans son pays en particulier avec Naoki Hyakuta, l'auteur de "Zero pour l'éternité" qui a été adapté en un très beau manga (Zéro pour l'éternité). Le meurtre du commandeur évoque d'une manière critique les massacres de Nankin perpétués par l'armée impériale japonaise. Ce qui lui a valu d'être qualifié de pro-chinois par certains; ce qui n'a pas empêché "Le meurtre du commandeur" de connaitre un énorme succès au Japon.


peinture dans le style nihonga tel que l'a pratiqué Tomohiko Amada


Comme souvent chez l'auteur le narrateur du livre est un homme presque sans qualité mais peut être un peu moins dans "Le meurtre du commandeur" que dans les romans précédents de Murakami. Celui qui parle (tout le roman est écrit à la première personne) est un peintre de 36 ans qui vient d'être quitté par sa femme sans qu'il comprenne vraiment pourquoi. Il ne se considère pas vraiment comme un artiste, néanmoins il gagne assez bien sa vie en réalisant des portraits commandés par des notable. L'échec de sa vie conjugale le décide à changer d'existence. Il demande de l'aide à son meilleur ami qui lui propose d'habiter dans la maison de son père. Ce dernier, Tomohiko Amada est un peintre célèbre qui s'est illustré dans le style nihonga. Il vit ses derniers mois dans une clinique. Dans cette maison atelier perdu dans la montagne, près de la ville d'Odawara, (qui se trouve à environ 150 km au sud de Tokyo) de nombreux faits étranges vont assaillir le narrateur, autant d'épreuves pour peut-être devenir un véritable artiste...
Les admirateurs de Murakami, dont je suis, seront rassurés avec cette "Mort du commandeur" après le relativement décevant "1q84" (même si le diptyque du "Meurtre du commandeur" est dans la lignée de "1q84"), le maitre n'a rien perdu de son talent même si ici, il ne parvient pas à ce hisser à la hauteur de son "Kafka sur le rivage" qui me parait son indépassable chef d'oeuvre.
Attention Murakami est un geôlier de l'esprit. "Le meurtre du commandeur" va vous accaparer durant de longues heures par son mystérieux envoutement d'autant que l'on est constamment surpris par les subterfuges que l'auteur concocte pour conserver le lecteur sous sa dépendance...

Pour retrouver Murakami sur le blog: Kafka sur le rivage d'Haruki MurakamiLES AMANTS DU SPOUTNIK D'HARUKI MURAKAMIDANSE, DANSE, DANSE D'HARUKI MURAKAMILa ballade de l'impossible d'Haruki MurakamiL'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage d'Haruki MurakamiLA COURSE AU MOUTON SAUVAGE DE MURAKAMI

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