mercredi 6 février 2019

Grayson Perry à la monnaie de Paris





Rarement une exposition m'aura autant enthousiasmé que celle de Grayson Perry à la monnaie de Paris tout d'abord parce que j'ai découvert un artiste dont je n'avais jamais entendu parler, ce qui est assez inexplicable en regard de sa notoriété, certes surtout outre Manche, comme quoi on peut s'intéresser à l'art contemporain et avoir de véritables béances dans les connaissances, du moins en ce qui me concerne, je ne devrais peut être pas faire de généralités.
Ensuite j'ai rarement vu une pensée aussi cohérente et aussi clairement exprimée dans une oeuvre qui prend pourtant des formes multiples. Greyson Perry, qui est né à Chelmsford, dans le comté d’Essex en 1960, est à la fois peintre, performer, couturier, photographe, graveur, créateur de tapisseries, architecte, décorateur, sculpteur et je dois sans doute oublier une des cordes à son arc.




L'artiste a voulu que la première oeuvre que voient les visiteur soit un tronc de collecte. Elle a été inspirée par la forme des tirelires traditionnelles qui renvoient à l'enfance. Le tronc est percé de 18 fentes qui renvoient chacune à un certain type de personne dans la société.




Grayson Perry a imaginé des sorte de robes inspirées des anciens kimonos japonais: << Je me suis imaginé revêtu des habits officiels de ma guilde, paré de telle sorte que les gens dans la rue s'écrient: Oh regardez un artiste!>>.






Dans "Reclining artist" de 2017 Grayson Perry s'est représenté à la fois comme artiste et comme modèle dans la tradition des nus allongé. Il y exprime son désir d'être un objet sexuel. Il y a dans les détail de nombreuses références culturelles et... son chat, Kevin! 





<< Lorsque je parle de masculinité à des hommes, j’ai souvent l’impression d’essayer de parler d’eau à des poissons. Les hommes vivent dans un monde d’hommes, ils sont incapables d’imaginer une alternative. […] ils ressentent le féminisme comme une attaque dirigée contre leur identité profonde plutôt qu’un appel à l’égalité.>>
Grayson Perry

<<Étant un travesti, j’ai toujours remis en question nos attitudes face à la sexualité. Dans la société contemporaine, il y a beaucoup d’inquiétude au sujet de la sexualisation de notre culture, mais l’imagerie sexuelle a toujours été présente.>>
Grayson Perry


le plafond de la monnaie de Paris qui pour une fois m'a paru assez en adéquation avec l'exposition



  




Grayson Perry insiste beaucoup dans toutes ses déclaration sur le fait qu'il n'a pas d'assistant et qu'il fait tout avec ses petites mains mis à part le tissage de ses tapisseries. Ce qui est frappant lorsque l'on parcourt cette rétrospective c'est le contraste entre l'archaïsme de certain médium, la tapisserie, la poterie et l'extrême sophistication et modernité de la mise en oeuvre comme le transfert d'image par exemple sur le vase, immédiatement ci-dessus.  






Grayson Perry ne se limite pas aux influences occidentales. La sculpture ci-dessus rappelle avec évidence la statuaire des Indes.















D'une manière plus ou moins directe l'artiste puise souvent dans son autobiographie et plus particulièrement dans ses souvenirs d'enfance comme la grande composition en arrière plan dans lequel il nous parle du monde ouvrier d'où il vient.













L’artiste couvre ses céramiques de dessins réalisés avec la technique du sgraffite, de textes manuscrits et de pochoirs, de transferts photographiques et d’émaux. Plus que ses opinions s'y lit une description du monde dans lequel passe aussi bien des objets triviaux que des figures politiques anglaises et aussi international comme ci-dessus Trump. 









Trois années seulement séparent la tapisserie intitulée Comfort Blanket de Battle of Britain, mais des changements majeurs ont entre-temps fait basculer la société britannique. Le référendum du 23 juin 2016 sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Europe a ébranlé dans ses fondements l’idée de nation et d’appartenance à un même système de valeurs. Si Comfort Blanket, avec ses couleurs flamboyantes, nous montre le visage accueillant du Royaume-Uni « pré-Brexit », en revanche, Battle of Britain déploie un paysage terne. C’est le miroir d’un pays en crise.


<< L’enjeu du référendum n’a jamais été de rester dans l’Europe ou pas ; il s’agissait d’un groupe porteur de certaines valeurs culturelles s’opposant à un groupe porteur d’autres valeurs culturelles.>>
Greyson Perry



Grayson Perry multiplie les genres et les matières en travaillant la technique la plus proche de l’artisanat: à savoir la céramique qui demeure peu considérée dans l’art occidental depuis des siècles (Picasso lui-même n’y a rien changé).









<< Les gens continuent d’aller au musée pour voir la pièce originale façonnée et manipulée par les artisans et s’émerveiller de leur habileté.>>
Greyson Perry








Le vase ci-dessus est une "vanité" du XXI ème siècle. L'artiste s'est évertué à y reproduire les symboles et les noms des marques du luxe international. 




Si les grandes tapisserie de l'artiste  sont narratives, souvent politiques, il faut bien être attentif aux détails car ils nous racontent la vie au quotidien des anglais au tournant du XX ème siècle.





Parfois devant une oeuvre de Grayson Perry on a le sentiment d'être devant de l'art brut contaminé par le kitch mais c'est aussitôt démenti si l'on observe bien par les références culturelles qui toujours y pointent.



The Agony in the Car Park, 2012






<< J’ai commencé à m’intéresser à des œuvres qui parlent de classe et de goût. Je trouvais rafraîchissante l’idée d’utiliser la tapisserie – symbole traditionnel de la réussite sociale des riches – pour représenter un drame courant, celui de la mobilité sociale.>>
Greyson Perry





Dans une série de six tapisseries intitulée  The Vanity of Small Differences Grayson Perry nous raconte l'ascension d'un jeune homme provincial de la petite classe moyenne jusqu'à sa chute inopinée.
Que l’on appartienne à la Working Class, classe ouvrière, à la Middle Class, la classe moyenne ou bien à la Upper Class, l’aristocratie, les choix que l’on fait ne sont pas anodins. C’est ce que Grayson Perry a essaye de capter, comme témoin de son temps. Il a pris comme modèle "A rake's progress de William Hogarth.  



Paris, décembre 2018



7 commentaires:

  1. Quelle découverte somptueuse !
    Les céramiques sont exceptionnelles, presque au delà des mots... Ah si j'étais riche... (je ne le resterais pas longtemps).
    Mais, autre chose, quand je vois la richesse réelle de votre blog, et tout ce que vous nous partagez, je m'interroge : de combien d'heures sont les journées de cet homme ?
    Mille fois merci !

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    1. Elles ne sont hélas que de 24 heures. Ce fut pour moi également une belle découverte.

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  3. Merci pour cette très intéressante visite . Dans le n° de BeauxArts d’octobre, un long article bien illustré sur Grayson Perry avait déjà attiré mon attention … Je ne connaissais pas du tout cet artiste moi non plus . L’article le définissait pourtant - vous le dites aussi en introduction - comme "ultracélèbre outre-Manche …" et plus loin parle de Claire son alter ego féminin dont il a fait le porte parole de son travail : "En 2003 c’est elle qui, accompagnée de sa femme et de sa fille, est allée chercher le Turner Prize, raflé au nez des favoris, les frères Chapman." Amusant aussi cette création par les artisans de la Monnaie de Paris, d’une médaille inédite signée Grayson Perry : « autoportrait de l’artiste en ourson héros de guerre »

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    1. J'ai bien conscience que mon billet est incomplet mais il était presque impossible de rendre compte de toutes les facettes de cet artiste. J'ai laissé de coté volontairement ses "performances" car elle ne sont pas photogénique du moins dans le cadre d'une exposition.

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  4. Je n’ai pas eu l’impression que votre billet était incomplet, mais au contraire qu’il disait et montrait l’essentiel de cet artiste, en me le faisant découvrir en tous cas … et en m’ incitant à lire l’article de BeauxArts que je m’étais contentée bêtement de survoler . Je regrette maintenant d’avoir raté cette exposition . Pour me consoler Je viens de regarder ce petit interview de l’émission Tracks d’Arte - Grayson Perry m’a beaucoup plu, plein d’humour et d’intelligence :

    https://www.youtube.com/watch?v=DeEtdVUY3EA

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    1. Il y a tout un coté "performance" que j'ai laissé de coté ainsi que son coté architecte.
      Greyson parle en effet très bien de son oeuvre. Il y avait plusieurs vidéo dans l'exposition.
      Sous parfois un aspect à première vue naif son oeuvre charrie beaucoup de références des plus diverses mêlant ce qu'il est convenu d'appeler culture savante et culture populaire et cela pas seulement d'occident.

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