samedi 2 février 2019

Hommage à Alex Barbier

Lycaons




Lycaons



Alex Barbier le Tony Duvert de la Bande-dessinée vient de mourir. Même si j'ai écrit que je ne voulais pas que Les diagonales" deviennent une suite de nécros. Là, il faut se dévouer; car, hélas, je doute que la disparition de cet artiste fasse les gros titres...


Lycaons

Lycaons


Lycaons



Alex Barbier est né le 15 mars 1950 dans le Jura. Son père est ouvrier dans le plastique, Barbier entre aux Beaux-arts à Nantes en 1968 pour devenir professeur de dessin. Il ne donnera ses cours que l’espace d’une année académique, ses méthodes déplaisent. Ensuite il enchaîne le service militaire. Sa première bande paraît dans Charlie Mensuel en 1975. La collaboration avec Charlie dure jusqu’au rachat du magazine par Albin Michel. En 79 paraissent le Dieu du 12 et en 82 Lycaons, puis plus rien. Silence, repli dans le pays, Barbier quitte la scène de la BD. Vient le temps de la peinture, comme si l’ambiance lourde de l’économisme débridé des années quatre-vingt-dix l’obligeait à un long hivernage. Enfin en 92, tout arrive en même temps, un contact avec Kodansha et puis l’exposition au festival d’Angoulême avec la sortie du livre Les paysages de la nuit.



le dieu du 12



le dieu du 12




De la chose

Dernière bande


lettre au maire de V





Puis, Barbier a encore publié chez Delcourt Comme un poulet sans tête. Cet album est le plus fantastique de ceux de Barbier. On y découvre André B., inspecteur humain aux ordres des androïdes qui dirigent la Terre, mène l'enquête dans un village perdu où sévit un assassin. Autre temps, autre lieu : les Broumphs ont attaqué notre planète. Un homme écoute les dernières nouvelles aux infos télévisées. Ne serait-il pas... le dernier ?




Pour cause d’affinités électives, il travaille ensuite avec les éditions FréonDans un 1er volume paru en 1998  Alex Barbier nous faisait découvrir certains aspects du quotidien de la ville de V. par l’intermédiaire de lettres envoyées au maire de la localité. Ces courtes missives dénonçaient les méfaits d’un loup-garou qui s’attaquait aux jeunes gens, pour n’en laisser que la carcasse fumante et à moitié dévorée - mais seulement après avoir goûté au plaisir en leur compagnie.


L’auteur mettait alors en place un réseau de mensonges, de non-dits et de révélations douteuses qui donnaient tout son intérêt à ce récit en mosaïque : qui est le loup-garou, qui écrit ces lettres, qui est ce maire qui les lit ?
Dans le deuxième tome arrivait un vampire qui se mettait à faire des petits, et le maire se trouvait encore plus submergé de lettres au contenu assassin. Le jeu de miroirs se complexifiait, pour atteindre une résolution assez inattendue et proprement hilarante.





Pornographie d'une ville - Lettres au maire de V. volume 3 - Alex Barbier - Frémok
Dans ce troisième et dernier volume, un jeune adolescent relate ses aventures sexuelles avec ses camarades, en faisant preuve d’une distanciation qui apporte à ces relations semble-t-il non-consentantes un humour noir certain. Comme à l’habitude chez Barbier, les choses sont plus complexes qu’elles n’en ont l’air, et les liens entre le garçon et les protagonistes des précédents volumes fait prendre à ce cycle une allure de saga familiale à la sauce ketchup.


Dernière bande est le dernier album paru, en 2014 d'Alex Barbier. Dernière Bande reprend des thèmes présents dans les autres livres de Barbier, et l’histoire se déroule en partie dans le casino de V., un endroit important pour l’auteur qui apparaissait déjà dans Les Paysages de la Nuit et Comme un poulet sans tête. Il s’agit en réalité d’un casino abandonné situé dans la ville de V., non loin du village de Fillols, dans les Pyrénées-Orientales, où l’auteur réside depuis de nombreuses années et où il a organisé depuis le milieu des années 1990 une dizaine d’éditions du BD Ploucs Festival. Autorisé à photographier de l’intérieur ce lieu désaffecté, Barbier en a fait un objet de fantasmes puissants, le théâtre de toutes sortes d’événements imaginaires. Le livre contient des pastiches de jeunesse intégrés au récit principal. Ils sont sexuellement gratinés. Le plus savoureux est celui de la Patrouille des castors, dans lequel les scouts de Mitacq et Charlier ne font pas qu’enfiler les bonnes actions.











Bien sûr, l’attrait des albums d’Alex Barbier ne se limite aux thèmes abordés et à leur traitement : il vient aussi de ses superbes peintures aux encres colorées, dont les chaudes ambiances donnent un parfum vénéneux et décadent aux courts textes qui les accompagnent. Alex a bousculé les codes narratifs en supprimant les bulles et les espaces entre les cases, et il est le premier à introduire la couleur en direct. 

Barbier s’intéresse surtout aux corps sensuels et à la chair, aux lieux glauques et confinés, à la mort et la paranoïa. Ses images un peu tremblées (il se réclame avec humour de “la ligne brouillée”), aux couleurs irréelles trahissent des influences éclectiques qui viennent plus du monde de la peinture que de celui de la bande-dessinée. On peut citer Pierre Bonnard, David Hockney, Francis Bacon... Le monde d’Alex Barbier doit beaucoup au romancier W.S. Burroughs. 


 « Avant-garde, je n’aime pas ce mot, ni en peinture ni en littérature. Moi, je revendiquerais plutôt le classicisme. En art, le progrès, ça n’existe pas, contrairement à ce que pensent certains crétins. L’avant-garde, c’est ce qui se démode. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de coller au plus prêt au réel. Et je ne vois pas préoccupation plus naturelle pour un artiste. J’ai toujours dit que j’adorais les classiques, en bande dessinée, en peinture ou en littérature. Mon dessin est classique, oui. La façon de le dire est disons, plus moderne, éventuellement. »

Alex Barbier


















5 commentaires:

  1. merci, je ne connaissais pas. c'est sublime. J'ai d'ores et déjà commandé deux albums.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si tout est intéressant à mon avis les plus érotiques et les mieux peints sont les premiers album. Je recommande en particulier Lycaons.

      Supprimer
  2. Je connaissais un peu Alex Barbier, et son Lycaons que j’espérais trouver dans ma bibliothèque … mais non, dommage. Votre billet me donne envie d’y remédier ! Sa mort prématurée accidentelle – par le feu – est tout de même effrayante, d’autant plus qu’il avait déjà eu à souffrir d’un incendie criminel qui avait détruit il y a longtemps son atelier et toutes ses planches originales .

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je me souvenais que ses planches originales avaient été détruites par le feu mais je ne savais pas que c'était un incendie criminel.

      Supprimer
  3. Merci pour cette belle recension. J'avais été épaté par "Lycaons" en son temps. Un "souvenir" de "Corentin", me semble-t-il sur une des images que vous nous proposez ici.
    Merci pour vos billets

    RépondreSupprimer