lundi 18 février 2019

Kiosque de Jean Rouaud





A l'automne 1990 le landerneau littéraire n'était que bruissements; pensez donc un kiosquier venait de décrocher la grosse timbale du prix Goncourt. Le vendeur de journaux soudain propulsé au pinacle était Jean Rouaud pour "Les champs d'honneur", un premier roman. Un premier roman écrit par un quasi ouvrier qui a le Goncourt du jamais vu! Si bien que les pâles pisseurs de copie firent un lancement extraordinaire à ce beau récit que le dernier livre de Rouaud, "Kiosque" m'a donné envie de relire.
En fait Jean Rouaud n'était pas véritablement kiosquier mais vendeur dans un kiosque situé rue de Flandre. Ce n'est pas tout à fait pareil, le vendeur dans un kiosque est payé (chichement) pour les heures qu'il passe à vendre des journaux, en gros toujours la même somme alors que le tenancier en titre du kiosque se rémunère suivant le volume des ventes cela peut être un véritable pactole (rarement) ou très peu de chose suivant la situation géographique dans Paris de l'édicule. Ce n'est pas du tout la même chose à la fin du mois si l'on tient un kiosque rue de Flandre ou sur les Champs Elysées! Je peux un peu parler en connaissance de cause de ce travail, ayant un ami qui a kiosque il m'est arrivé, ponctuellement, de le remplacer pour lui donner un coup de mains.
Jean Rouaud avec des phrases bien balancées, des mots simples et toujours justes décrit bien ce labeur qui ne consiste pas seulement, comme beaucoup doivent le croire, qu'à rendre la monnaie à l'acheteur de gazettes, avec si possible le sourire, ce qui n'est pas toujours facile au vu du client. C'est surtout chaque jour, souvent avant l'aube, manier des kilos de journaux qui font des tonnes à la fin du mois, mettre en place des dizaines de magazines dont on sait pour la plupart qu'on ne les vendra pas mais pour peu être qu'un pêcheur à la mouche s'égare en plein Paris, il voudra sa feuille spécialisée dans sa curieuse distraction et il faut avoir la dite feuille sur le martyre des drosophile en rayon.





Le livre n'est pas que la description de ce métier ingrat en train de disparaitre, le vulgus pecus préférant désormais faire mumuse avec son téléphone portable en se rendant au turbin en métropolitain plutôt que de s'enquérir des nouvelles du monde par l'intermédiaire de son quotidien habituel. Il dévoile la curieuse vision que l'on a de son coin de Paris et de ceux qui l'arpente par le biais du rectangle que découpe l'ouverture du kiosque qui se trouve que d'un seul coté, les trois autres étant aveugle ainsi on aperçoit que fugitivement les passants. Il y a bien sûr les habitués qui s'inscrivent chaque jour ponctuellement dans cette lucarne pour s'abreuver de leurs gazettes habituelles. La description du vécu entrevu des habitués du kiosque de la rue de Flandre constitue une grande partie du livre. Rouaud avec le recul du temps sans doute enjolive un peu l'Histoire de ces personnages désormais fantôme d'une ville qui n'est plus. Mais l'on sent une grande empathie naturelle du jeune vendeur venu de sa "Loire inférieure" comme il persiste à nommer la Loire atlantique, pour ces zozos échoués dans cet arrondissement périphérique de la capitale.
Notre jeune vendeur consciencieux rêve d'une carrière dans la république des lettres. Il s'angoisse de ce que cela pourrait rester qu'une chimère. Mais bientôt ,à son insu, l'épris de formalisme littéraire va s'imbiber de l'humanité qu'il côtoie chaque jour. Sans que Rouaud en ait conscience, elle va donner chair à ses écrits ce qui va le conduire à devenir un lauréat, mais c'est une autre histoire...          

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire