jeudi 14 février 2019

La vie est une chanson triste (2)

Deuxième épisode de la vie est une chanson triste.

11- Maurice Fanon

La petite juive (1965)

Maurice Fanon




L'extermination des juifs a marqué mon enfance et pourtant on n'en parlait pas beaucoup dans la France sous la férule du général. Mais mon grand père s'en souvenait. Dans la France occupée, il tenait un commerce dans le 11 ème arrondissement (il le tenait avant et continua à le tenir après.) et un matin il a vu beaucoup de ses clients emmenés pour un voyage sans retour, avec leurs enfants, qui étaient les camarades de classe de ses filles. Il en a été bouleversé jusqu'à son dernier jours, survenu quarante ans après cette funeste aube. Pourtant le père Léon, comme l'appelait ses confrères de la rue de la Roquette, il était antisémite, enfin un antisémitisme d'usage. Pour lui les juifs c'étaient les youpins comme les italiens les ritals ou les auvergnats les ploums mais aux gosses des youpins quand ils venaient avec leurs parents à la boutique, il leur donnait une tranche de saucisson... de cheval. 


12- Piaf

Non je ne regrette rien

paroles Michel Vaucaire, musique Charles Dumont, 1960






Je ne crois pas que beaucoup de ceux qui entendent "Non je ne regrette rien" aujourd'hui savent que c'était le chant de ralliement des partisans de l'Algérie française et particulièrement de l'O.A.S. Ce n'était pas les mêmes que ceux dont il est question dans la chanson de Fanon qui crapahutaient dans le djebel sans bien savoir pourquoi ils étaient là; mais enfin chacun avait ses raisons. Difficile plus de cinquante ans après en regardant ce qui se passe de l'autre coté de la Méditerranée de savoir de quelle, de ces raisons, était la bonne, aucune sans doute...
"Non je ne regrette rien" est une chanson que je me chante souvent, prenant son titre à mon compte. Certains, probablement à juste titre penseront que je devrais regretter bien des choses et surtout bien de mes actes mais j'ai toujours préféré avoir des remords plutôt que des regrets comme le chantait Hugues Aufray...



13- Hugues Aufray

Y avait Fanny qui chantait
parole et musique: Hugues Aufray (1958)




 



Ce n'est pas la chanson la plus connue d'Hugues Aufray mais l'évocation de la guerre d'Algérie avec "Non je ne regrette rien" a entrainé la venue inopinée dans ma mémoire de cette chanson qui est un peu une Madelon du bled.
A la fin de mon adolescence j'étais un grand admirateur d'Hugues Aufray. Je crois que j'avais à peu près tous ses disques. Sans originalité mon préféré était le 33 tour dans lequel il y a Santiano. Sur la pochette il pose avec un fennec dans les bras. Je n'ai vu qu'une fois Hugues Aufray sur scène, à l'Olympia dans un des fameux "Discoramas" qu'organisait Europe n° 1. La radio investissait le music-hall du boulevard des Italiens lors de la soirée de relâche du spectacle à l'affiche et un chanteur avait carte blanche pour une soirée. Il me semble que ce soir là, il avait chanté pour la première fois "Les crayons de couleurs". On devait être en 1970...



14- Jean-Marie Vivier

La Manic

Georges Dor, 1966



  
  


Parmi les plus belles des chansons en français, un bon nombre nous viennent du Québec. C'est le cas de La Manic. 
La Manic n'est autre qu'un immense chantier du grand nord où s'en allaient pendant des mois et des années travailler et crever des ouvriers. C'est une autre forme de l'émigration, celle des Québécois à l'intérieur de leur grand pays. Si l'on ne savait pas cela, on pourrait la prendre pour une chanson de camp de travail (ce qu'elle est), de camp de concentration, de bagne, de prison ou de tout lieu casernes, asiles... d'enfermement.



15- Pierre Chêne

Qui est cet homme

parole et musique: Pierre Chêne






La chanson de Pierre Chêne est en hommage au chanteur chilien Victor Jara, assassiné entre le 14 et 16 septembre 1973 par des soldats de la junte militaire dirigée par Pinochet.
Pierre Chêne est connu pour ses chansons et ses spectacles pour les enfants mais auparavant il composait pour les adultes. Je l'ai rencontré en aout 1974 en Corse. A l'époque j'était membre de l'équipe d'un grand camp d'ados qui regroupait des garçons et des filles de plusieurs nationalités. Une après midi les hauts parleurs du camp nous annoncèrent que ce soir il y aurait un chanteur qui se produirait sur la petite scène du camp. La plupart des jeunes et des moniteurs y allèrent et j'ai encore dans l'oreille la belle voix grave de Pierre Chêne. A la fin de la représentation nous avons pu discuter avec lui et acheter ses disques, J'ai encore les deux quarante cinq tours que j'ai acquis ce soir là. Une des chansons les plus marquantes de ces disques est cet "Qui est cet homme".



16- Stacey Kent


Les eaux de mars

Antonio Carlos Jobim, Moustaky





Si certains souvenirs de ce billet sont lointains, celui-ci est très récent puisque Stacey Kent est la dernière chanteuse, à ce jour, que j'ai vue sur scène. Elle chante habituellement en anglais mais récemment est paru un disque dans lequel, elle chante en français, interprétant des airs connus comme "Les eaux de mars" ou "le jardin d'hiver" et d'autres qui le sont moins dont deux créés spécialement pour ce disque. J'ai préféré son interprétation des "eaux de mars" à celle de Moustaki le co-auteur de la chanson.


17-Georges Moustaki


Les amis de Georges

Georges Moustaki





J'aime beaucoup cet hommage de Moustaki au grand Georges.
En ce qui concerne Moustaki, j'ai un non souvenir comme Lewis Caroll parle de non anniversaire. Je tournais une des dernières scènes de "Comme un frère" qui au final n'est pas un bon souvenir, dans un bar de nuit que l'on avait "réquisitionné" pour le tournage. J'avais mis un des régisseurs du film à la porte du bar pour qu'il explique aux éventuels clients qui se présenteraient que le bar était fermé ce soir pour cause de tournage. La scène pourtant qui aurait du être assez simple à mettre en boite fut assez pénible à tourner en raison principalement de la médiocrité d'un des acteurs. Une fois la chose enfin faite, au bout de nombreuses prises, ma "ventouse" de porte fut relevée de sa faction. Je lui demandais si tout c'était bien passé, il me répondit que oui mis à part un client qui, tout en ne descendant pas de sa grosse moto, avait bruyamment protesté de la fermeture de son rade habituel. A bout d'argument il lui dit mais enfin vous ne me reconnaissez pas je suis Moustaki. Mon régisseur très inspiré lui répondit c'est quoi Moustaki. Le motard-chanteur vraisemblablement ulcéré par cette brillante répartie sans un mot remis en route sa moto et pris la fuite. On est parfois mal secondé...   


18- Juliette

Rimes féminine

parole Pierre Philippe, musique Juliette

Dans un corps vide entrer mon âme,
Tout à coup être une autre femme
Et que Juliette Noureddine
En l'une ou l'autre s'enracine.
Élire parmi les éminentes
Celle qui me ferait frissonnante,
Parmi toutes celles qui surent s'ébattre,
Qui surent aimer qui surent se battre,
Mes soeurs innées mes philippines,
Mes savantes et mes Bécassines.

Julie Juliette ou bien Justine,
Toutes mes rimes féminines:
Clara Zetkin,
Anaïs Nin
Ou Garbo dans La Reine Christine.

Sur le céleste carrousel,
Choisir entre ces demoiselles:
Camille Claudel,
Mamzelle Chanel
Ou l'enragée Louise Michel.

Vivre encore colombe ou rapace,
Écrire chanter ou faire des passes:
Margot Duras,
Maria Callas
Ou bien Kiki de Montparnasse.

Naître demain renaître hier
En marche avant en marche arrière,
M'incarner dans ces divergences
Ces beautés ces intelligences

Et jouir du bienheureux trépas
Pour dans leurs pas mettre mes pas:
Musidora,
La Pavlova
Ou mon aïeule la grande gueule Thérésa.

Que j'en aie l'esprit ou l'aspect
Ou bien même les deux s'il vous plaît:
Juliette Drouet
La Signoret
Ou la grande Billie Holiday.

Tous voiles dehors ou en chantant,
Avec l'une d'elles me révoltant:
Flora Tristan
Yvonne Printemps
Ou la farouche Isadora Duncan.

Pour toute arme ayant leur fierté
Et pour amante la liberté:
Les soeurs Brontë,
Loyse Labé
Ou Lou-Andréas Salomé.

Même s'il faut en payer le prix,
Être la fleur être le fruit:
Être Alice Guy,
Être Arletty,
Marie Dubas, Marie Curie.

Mais s'il vous plaît point de naissance,
De jeunesse ni d'adolescence.
Épargnez-moi la chambre rose.
Soyez bonne ô métempsycose.

Permettez à votre Juliette
De ne point mûrir en minette
Mais en Colette,
En Mistinguett...
Ou pourquoi pas madame de Lafayette.

Mettez-moi, je vous le demande
Instamment, dans la cour des grandes:
Judy Garland,
Barbara Streisand
Ou cette bonne dame de George Sand.

Placez-moi du côté du coeur,
Côté talent côté bonheur:
Loïe Fuller,
Dottie Parker
Ou Sainte Joséphine Baker.

Oui tout de suite les feux de la gloire,
Les feux de la rampe et de l'Histoire:
La Yourcenar,
Sarah Bernhardt
Ou la très sage Simone de Beauvoir.

Une voix d'argent au fond d'un port,
Une plume d'acier ou un coeur d'or:
La Solidor,
Christiane Rochefort
Ou Marceline Desbordes-Valmore.

Les belles sans peur et sans marmaille
Toutes nues au fort de la mitraille:
Sylvia Bataille
Anna de Noailles
Camarade Alexandra Kollontaï

Et les agitatrices de bouges
Brandissant l'espoir et la gouge:
Olympe de Gouges,
Rosa-la-Rouge
Et la vieille Germaine de Montrouge.

La lignée des dominatrices
Ladies, madames, donas ou misses
Comme Cariathys
Ou Leda Gys,
Angela et Bette Davis.

Le train du diable et ses diablesses,
Les vénéneuses et les tigresses:
Lola Montès,
Gina Manès
Et l'empoisonneuse Borgia Lucrèce.

Enfin j'ai pour être sincère
Du goût pour les belles harengères:
Yvette Guilbert,
Claire Brétécher...
J'irais même jusqu'à Anne Sinclair.

Mais si tant de souhaits vous chagrinent,
S'il est contraire à la doctrine
De viser haut dans les karma,
Alors faites dans l'anonymat.
En attendant que tout bascule,
Que Satan ne me congratule
Ou que les anges me fassent la fête,
Permettez une ultime requête:
Faites-la renaître votre frangine
En n'importe qui, en fille d'usine,
En fille de rien ou de cuisine,
En croate ou en maghrébine,
En Éponine,
En Clémentine,
En Malka Malika ou Marilyn...
Et si votre astrale cuisine
Par hasard ne le détermine
J'accepterais par discipline
De revenir en cabotine,
En libertine,
En gourgandine...
Tiens: en Juliette Noureddine.





Dès que j'ai entendu pour la première fois Juliette, j'ai aimé cette nature à la Maillan ou à la Piaf qui envoie ses textes avec une santé qui est rare dans la chanson française. Autant diseuse que chanteuse elle est capable de murmurer des chansons douces comme de faire trembler les cintres tout en restant toujours audible.
Rimes féminine à un coté liste à la Pérec. C'est une énumération de mes admirations féminines. Il n'y manque guère que Zoé Oldenbourg la romancière bien trop oubliée des "Citées charnelles".
Rare sont les chansons où l'on veut lire les paroles pour être sûr de n'en avoir rien manqué. "Rimes féminines" est de celles là. Comme j'aime ce féminisme là, qui n'est pas dans la chiounerie mais dans le joyeux orgueil.


19-Mika

Boum boum boum, 2017

Mika, Doriand






La chanson du charmant Mika, gay revendiqué, me rappelle certaines frasques de ma jeunesse lorsque j'aimais faire "boum boum boum" dans des endroits parfois incongrus quand l'urgence le commandait. C'était rarement dans le XVI ème mais souvent dans des environnements à la sociologie comparable. Je me souviens particulièrement d'un boum boum boum sur mon bacon, pendant, que sur celui d'à coté, mon voisin prenait le soleil tout en surveillant du coin de l'oeil sa limousine garée sur le parking. L'heureux propriétaire de ce copieux engin ne m'a plus jamais salué ensuite...
Si j'ai choisi cet enregistrement, réalisé par un amateur, à la piscine Molitor, qui n'est pas le meilleur qui soit, c'est d'abord que ce lieu est dans le XVI ème arrondissement parisien, souvent cité dans la chanson, et qu'ensuite parce que j'ai nagé jadis dans cette piscine alors très décatie mais pleine de charme où hélas je n'ai pas fait boum boum boum. Elle a été rénovée depuis après une longue fermeture mais il est désormais compliqué de s'y baigner...


20-Colette Deréal

A la gare Saint-Lazare, 1962

Jean Renard Pierre Delanoé







Je me demande qui aujourd'hui pense encore à Colette Deréal, pourtant quelle belle voix, quelle élégance. Ce fut aussi une actrice estimable. 
Je passe rarement devant la gare Saint-Lazare sans fredonner entre mes dents cette chanson. Et puis j'ai souvent attendu dans les gares l'être aimé qui parfois n'est pas venu...



Pour retrouver sur le blog des billets du même type: La vie est une chanson triste (1)



   
  

4 commentaires:

  1. Je me souvenais de Colette Deréal, mais pas de Pierre Chêne.
    Merci pour la poursuite de cette belle série, et pour vos autres billets

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  2. repartie pas répartie

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  3. C’est un grand plaisir de découvrir ce domaine de la chanson, que je regrette de connaître si peu, et en même temps de vous lire ! Vous savez merveilleusement rendre vivantes celles que vous avez choisies, avec une nostalgie toute personnelle . Je ne connaissais ni Colette Deréal, ni Pierre Chêne, ni Jean-Marie Vivier, et même les paroles de "Rimes Féminines" que je croyais connaître ... je suis étonnée qu’elles ne soient pas de Juliette elle-même (les paroles de "Petite messe solennelle" que j’aime beaucoup, sont de la plume de Juliette ) . À propos de "Petite juive", je repense à la chanteuse Renée Lebas dont j’ai appris l’existence il y a quelques jours à la Fabrique de l’histoire . Peut-être l’avez-vous écoutée ? Sa chanson "La fontaine endormie" de 1956 serait la 1ère chanson française sur la Shoah, dédiée à son père et à sa petite soeur Madeleine, tous deux morts en déportation après la rafle du Vél d’Hiv . Cette chanson est si allusive qu’elle ressemble surtout à une jolie chanson d’amour, qui se passe à Varsovie ... certainement pas en France !
    Ci-joint le lien vers l’émission, aussi pour l’étrange voiture sur la 2ème photo surtout : une Rolux Baby ?

    https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/femmes-artistes-44-renee-lebas-la-chanson-francaise-qui-vient-de-loin

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    1. Les chansons qu'interprète Juliette sont en effet souvent de sa plume et, comme vous, j'ai été surpris que celle-ci ne le fut pas. Je n'ai malheureusement jamais encore vu Juliette sur scène. Il faudra que je répare ce manque.
      Je n'ai pas manqué l'excellente "fabrique de l'histoire" consacrée à Renée Lebas, documentaire sonore qui devait beaucoup à la non moins excellente émission "chanson boum" (pas boum boum boum) d'Hélène Hazéra, hélas disparue, l'émission, pas heureusement Hélène Hazéra. J'y ai découvert la très belle chanson "La fontaine endormie" qui m'en a évoqué une autre: "Le pianiste de Varsovie" que chantait Gilbert Becaud d'après une polonaise de Chopin (la dixième je crois?). Quand j'étais un petit enfant passait très souvent à la radio, que l'on écoutait dans un gros poste, de Renée Lebas "Tire, tire l'aiguille", un énorme succès que j'associe à d'autres tube d'alors comme "Les lavandières du Portugal".

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